Et si on simplifiait radicalement le langage
Et si on simplifiait radicalement le langage ? Alors, on se calme : je ne vais pas parler d’écriture inclusive et de point médian. Non, je vais parler d’un truc beaucoup plus radical. Et si on supprimait tous les accords, toute la conjugaison, et toutes les règles orthographiques ? Qu’est-ce que vous en dites ?
Alors là, on va forcément me dire : « Mais arrête-toi, pauvre fou ! N’as-tu donc pas lu 1984 de George Orwell ? » Alors, déjà, si, et j’ai même beaucoup aimé — enfin, surtout le dernier quart du livre, le reste c’était un peu chiant. Et ensuite, comme je vais l’expliquer, ce parallèle est fallacieux. Parce que ce qui est pointé du doigt dans 1984, c’est une forme très particulière de simplification du langage.
L’idée dans 1984, c’est que si on n’a pas de mot pour décrire un concept, eh bien, on ne peut pas penser correctement ce concept — ce qui est une idée assez pertinente, je trouve. Et en particulier, si on ne peut pas mettre de mots sur des idées que le Parti juge contraires à ses intérêts, eh bien, on ne pourra pas développer de dangereuses idées révolutionnaires. Donc là, on parle d’un aspect bien précis du langage, qui est la richesse du vocabulaire, et surtout des concepts que ce vocabulaire permet de désigner. Franchement, vivent les mots-concepts.
D’ailleurs, si vous trouvez que certains concepts manquent à la langue française — comme cela m’arrive régulièrement — eh bien, n’hésitez pas à enrichir sauvagement votre vocabulaire avec des mots franglais mélangés à de l’arabe. C’est open bar.
En revanche, les règles d’accord, de conjugaison, tout ça tout ça, eh bien, c’est un tout autre délire. Par exemple, si j’écris « les canards », je devrais mettre un S à « canard » lorsque c’est au pluriel. Mais le pluriel, je l’ai déjà signalé avec le pronom « les ». Donc pourquoi est-ce que je dois répéter cette information ? Ça n’apporte rien en termes de compréhension, et ça gaspille de l’encre et des stylos.
Et même remarque pour pratiquement toutes les règles de conjugaison. Par exemple, en anglais, si je veux utiliser le verbe « travailler », ce sera juste « work », avec éventuellement un S pour la troisième personne du singulier. Est-ce que cette quasi-absence de conjugaison a diminué ma capacité à exprimer des idées sophistiquées sur la notion de travail lorsque je parle en anglais ? Je ne pense pas. Donc voilà : la conjugaison, à la poubelle.
Quoi d’autre ? Ah oui, les accords de genre. Si par exemple je veux parler de la personne qui me supervise au boulot, en français, je vais devoir dire « mon chef » ou « ma cheffe ». Donc je suis forcé de préciser le sexe de cette personne, alors que cela ne vous regarde pas. Et si je parle en anglais, je dirai juste « my boss », et vous ne sauriez jamais si c’est un homme ou une femme. Est-ce que pour autant cela vous empêchera de dormir ? Je ne pense pas.
Et en passant, sur ce plan, il y a des langues encore pires que le français, comme l’allemand, où il faut préciser à la fois le genre de l’objet dont on parle et de la personne qui possède cet objet, avec en bonus un genre neutre complètement inutile, vu qu’il est attribué à certains mots de façon totalement arbitraire — comme par exemple « das Mädchen », c’est-à-dire « jeune fille », qui est neutre. Ce qui fait qu’au collège et au lycée, là où les élèves qui avaient choisi l’anglais arrivaient déjà à avoir des conversations à peu près fluides sur divers sujets de société, ceux qui avaient choisi l’allemand — comme moi — étaient encore à transpirer du cerveau pour apprendre par coeur des règles d’accord absurdement complexes. Et qui, encore une fois, n’apportent strictement rien en termes de compréhension ou d’expressivité du langage.
Bon, vous êtes calmés, là ? Il faut qu’on parle du latin. En passant, par le passé, les élites recevaient un enseignement en latin, pour bien se distinguer de la plèbe. Et lorsqu’on a transitionné vers des cours en français — bon, le livre 1984 n’existait pas à l’époque, mais si c’était le cas, il y en a plein qui auraient hurlé à 1984. Vous voyez l’idée.
Bref, au fond, cela nous amène à la question : quelle est la fonction d’un langage ? Est-ce que c’est de faire du « culture signalling » en montrant qu’on est capable d’appliquer des règles d’accord en cinq dimensions ? Ou bien est-ce que c’est de pouvoir exprimer simplement et efficacement des idées riches et complexes ?
Parce que si c’est la réponse 2, eh bien, autant on a intérêt à enrichir au maximum notre vocabulaire — quitte à déclencher une série de crises cardiaques à l’Académie française — autant on a également intérêt à simplifier au maximum les règles d’accord, de conjugaison et d’orthographe, qui consomment inutilement de la puissance de calcul de notre cerveau — puissance de calcul qui serait mieux utilisée à tenter de résoudre les mystères de l’univers.
Alors, qu’en penses-tu, camarade ? Le langage est-il une œuvre d’art sacrée à préserver et à transmettre, ou un outil au service de la pensée ? N’hésite pas à le dire en commentaire. Bon, par contre, si à la moindre faute d’orthographe, c’est ban direct.