La science est-elle apolitique

Un débat qui revient extrêmement souvent, c’est le suivant. Une personne A va dire : « La science est apolitique. Elle n’a pas d’idéologie. Et il faut séparer la raison des émotions. » Et une personne B va répondre : « Ben si, tout est politique, et la raison est inséparable des émotions. » Et à partir de là, on tourne très rapidement en rond.

Et il me semble que si on tourne aussi vite en rond, c’est parce qu’on est là face à des expressions assez ambiguës, qui peuvent être interprétées de plusieurs façons différentes. Et que si on précisait de quoi on parle, on tournerait peut-être un petit peu moins en rond.

Première interprétation : la science n’a aucun biais idéologique

Du coup, prêtons-nous à l’exercice. Quand quelqu’un dit « la science est apolitique et sans idéologie », qu’est-ce que ça peut vouloir dire ?

Une première interprétation possible, c’est : « la science n’a aucun biais idéologique ». Bon, là, comment dire… non. Il y a plein de biais possibles, mais celui qui me semble le plus omniprésent, c’est le raisonnement motivé, c’est-à-dire essayer de produire des résultats scientifiques qui valident les croyances qu’on avait déjà. Par exemple : sur l’efficacité d’un certain médicament contre un certain virus, ou pour justifier les politiques d’austérité, ou pour montrer que le tabac n’est pas dangereux pour la santé.

Et comme la science reste toujours plus ou moins malléable, il est toujours possible d’orienter les résultats d’une étude dans un sens qui nous arrange, par exemple en faisant du cherry-picking. Donc oui, la science est truffée de biais idéologiques.

Deuxième interprétation : la science bien faite n’a pas de biais

Ok, dans ce cas, une interprétation un peu plus subtile de la phrase serait : « la science, lorsqu’elle est bien faite, n’a pas de biais idéologique. » Mais là encore, il ne suffit pas d’appliquer des recettes de cuisine bien rigoureuses pour produire de la bonne science. Ça fait des mois qu’on pataugeait dans le débat sur la chloroquine. Certes, on peut commencer à se faire une petite idée à ce stade, mais pour autant, aucune étude ou méta-étude n’est assez implacablement rigoureuse pour faire taire définitivement la thèse opposée. Parce qu’il y a toujours des petites failles, des petits angles morts qui permettent de dire « oui, mais… ».

Troisième interprétation : la science doit s’efforcer d’être objective

Bon, voici une troisième interprétation possible : « la science doit s’efforcer d’être aussi neutre et objective que possible. » Ok, là, ça me semble suffisamment raisonnable et nuancé.

Mais imaginons qu’on ne soit pas d’accord avec cette phrase. Qu’est-ce que ça voudrait dire ? Ça voudrait dire qu’on ne peut pas se rapprocher de l’objectivité, même pas un peu, parce que « l’objectivité est illusoire » ou pour une autre raison. Mais ça, ça me semble être une thèse assez difficile à assumer ouvertement, car ça voudrait dire au fond que toute discussion sur le fonctionnement du monde est vaine.

Or, personne ne va dire haut et fort :

« Oui, bon, je fais du cherry-picking et du raisonnement motivé pour justifier ce que je pense déjà. De toutes façons, l’objectivité est illusoire, donc j’ai le droit. »

On se verrait immédiatement rétorquer : « D’accord, mais dans ce cas, pourquoi tu l’ouvres ? »

Un faux débat ?

À partir du moment où l’on considère que toute discussion sur le fonctionnement du monde n’est pas entièrement vaine et vouée à l’échec (ce qui me semble être un point de vue relativement consensuel), eh bien on est obligé au minimum de faire comme s’il existait une certaine forme d’objectivité dont on pourrait éventuellement se rapprocher, au moins un petit peu.

Mais dans ce cas, il n’y a pas vraiment de gros désaccord entre les deux interlocuteurs que j’ai mentionnés au début. Enfin, il me semble. À moins qu’il s’agisse vraiment d’un débat entre un scientiste borné et un nihiliste au relativisme absolu. Mais il me semble que de telles positions sont extrêmement minoritaires.

Et du coup, si on se calmait un peu sur l’usage de phrases-slogans comme « la science est neutre » ou « tout est politique », et qu’on précisait un peu plus le fond de sa pensée, on s’apercevrait peut-être qu’il n’y a pas de quoi relancer une énième controverse à l’acide sulfurique sur le sujet.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? Est-ce que ce genre de controverse repose essentiellement sur des quiproquos et des expressions vagues, ou bien suis-je un bisounours naïf incapable de saisir les profonds désaccords idéologiques sous-jacents ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.