L’homme de chair
Vous connaissez sans doute la technique de l’homme de paille, qui consiste à présenter une version caricaturale d’un certain point de vue pour mieux le décrédibiliser. Et vous connaissez peut-être l’approche inverse, celle de l’homme de fer (steelman), qui consiste à présenter la version la plus solide possible de ce point de vue.
Mais on pourrait objecter que c’est peut-être un peu excessif. Comme le font remarquer beaucoup de gens : est-on vraiment obligé de faire un homme de fer de Wolfgang88, le néo-nazi, par exemple ? Donc, parlons ici d’une version plus modeste, que j’appellerais l’homme de chair. Quel manque d’imagination.
C’est-à-dire : présenter la version la plus fidele possible du point de vue en question, mais sans faire d’exces de zele non plus. Pour bien visualiser l’idée, ça consiste à reformuler le point de vue de son interlocuteur de telle sorte qu’il ait envie de dire : « Mais oui, c’est exactement comme ça que je l’aurais dit ! »
Mais pourquoi devrait-on s’emmerder à faire cela, me direz-vous ? Bon, déjà, il y a beaucoup d’hommes de paille qu’on peut faire de manière plus ou moins involontaire. C’est-à-dire qu’on pense un peu vite avoir compris ce que veut dire l’interlocuteur, on répond à ce qu’on pense avoir compris, et on tape magistralement à côté de la plaque. Ce qui va probablement énerver l’interlocuteur en question et faire tourner la discussion au vinaigre – ce qui n’était pas forcément le but. Du coup, prendre l’habitude de faire ce petit exercice de reformulation, en demandant confirmation à son interlocuteur, c’est une précaution utile pour s’assurer que la discussion restera à peu pres constructive. Et chacun devrait y trouver son compte : après tout, votre interlocuteur n’a pas non plus envie d’être mal compris ou caricaturé.
Mais imaginons qu’on soit vraiment dans une démarche conflictuelle. Disons, par exemple, que l’on considere que les idées auxquelles on répond sont un danger pour l’avenir de la société et doivent être combattues à tout prix. Dans ce cas, pourquoi perdre son temps à faire un homme de chair, là où un bon vieil homme de paille permettrait de marquer facilement des points ?
Eh bien, pour au moins deux raisons.
Déjà, pour préserver sa crédibilité sur le long terme. Parce que lorsqu’on passe son temps à faire des hommes de paille sur un sujet donné, ça finit par se voir. Et si ça fait toujours son petit effet sur un certain public, on a vite fait de se retrouver étiqueté comme un polémiste démagogue de base.
Mais également pour être bien clair avec sa propre démarche. Parce que si on n’est pas capable de réfuter une version honnête des idées en question, a-t-on réellement raison de combattre ces idées ? Peut-on vraiment dire qu’on les combat par amour du bien, de la justice, de la vérité ? N’y a-t-il pas des raisons cachées, moins avouables, dont il serait utile d’avoir conscience, au minimum ?
Bref, pour toutes ces raisons, il me semble utile de prendre le temps de bien reformuler les idées adverses avant de les critiquer, quitte à le faire seul dans son coin dans un premier temps, en guise d’exercice.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à faire un homme de paille de tout ce que j’ai dit en commentaire.