Le déni collectif face à la pandémie
Vous connaissez sans doute ce truc-là : les cinq étapes du deuil. Quand vous recevez un coup de téléphone qui vous annonce la mort d’une personne proche, par exemple. Le déni, la colère, le marchandage… Bon, je ne sais pas à quel point ce modèle est pertinent, mais par rapport à la pandémie, tout se passe comme si, collectivement, nous étions encore coincés à la première étape : celle du déni. Pas le déni qu’il y a un virus, hein, encore que. Mais plutôt le déni du fait que ça risque encore de durer très, très longtemps.
Un de mes gros défauts, c’est que je passe beaucoup de temps sur Google News. Et dans ce que je vois passer depuis plusieurs mois, globalement, il reste toujours une très forte odeur de déni — ou pour le dire autrement, de fantasme que la vie va reprendre son cours comme avant d’un moment à l’autre.
« Bon, OK, là, l’industrie du tourisme est au point mort, mais on va se rattraper pendant les vacances d’été. »
Un bond en octobre-novembre.
« Du coup, OK, l’économie prend super cher en ce moment, mais on va récupérer des points de croissance en 2021. »
Ouais, même qu’on table sur une croissance record de 6 % en 2021. Car tout sera rentré dans l’ordre en 2021, n’est-ce pas ?
Je sais pas, ça me donne un peu l’impression d’une personne qui est dans une spirale d’endettement mais qui compte sur le fait qu’elle va gagner au loto d’un moment à l’autre. Ce qui n’est pas du tout rassurant.
Bon, puisque c’est un billet d’opinion, je peux aussi évoquer les conversations que j’ai eues ces six derniers mois. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu des phrases du genre : « Non mais de toute façon, tel ou tel aspect de la société, et là, ça va bientôt revenir à la normale. » « Ça peut pas continuer comme ça ! » Ça ne peut pas continuer.
Eh bien, peut-être qu’il serait temps de prendre une grande respiration et de se faire à l’idée que si, ça peut très bien continuer encore très longtemps.
Peut-être qu’il y aura une solution rapide et miraculeuse — comme un vaccin très efficace et sans effets secondaires qui arrive très vite, ou une disparition mystérieuse du virus. Mais en gros, vaut mieux pas compter dessus.
Et après six mois d’épidémie, j’ai le sentiment très perturbant que, globalement, la société ne se prépare pas sérieusement à la possibilité que ça dure. On spécule sur une espèce de reprise rapide et miraculeuse, alors qu’on n’a pas vraiment de raison de le supposer. Il y a quelques rares pays qui semblent assez organisés pour tenir comme ça pendant plusieurs années, comme par exemple Taïwan. Mais pour la plupart des autres pays, bon, ils donnent vraiment l’impression de naviguer à vue, d’essayer de gagner du temps en attendant qu’une solution miraculeuse surgisse de nulle part.
Et le problème, en refusant d’envisager sérieusement la possibilité d’une épidémie très longue, c’est qu’on évite de se poser certaines questions douloureuses mais nécessaires. Comme par exemple :
- Est-ce qu’on peut, ou veut, se donner les moyens d’endiguer rapidement tout nouveau début de contagion, comme arrivent à le faire quelques pays ?
- Et si la réponse est non, est-ce qu’on est prêt à alterner du déconfinement et du reconfinement pendant potentiellement plusieurs années, à chaque fois que les hôpitaux sont débordés ?
- Et si la réponse est non, c’est quoi le plan, du coup ?
- Comment est-ce qu’on compte organiser l’économie dans un contexte d’épidémie extrêmement longue ?
- Est-ce qu’on va continuer à débloquer des aides spéciales exceptionnelles tout en croisant les doigts pour que ce soit fini dans un ou deux mois ?
Et là, je ne dis même pas qu’il faut privilégier une solution plutôt qu’une autre. J’aimerais juste voir ne serait-ce qu’un brouillon de plan pour l’éventualité d’une épidémie très longue.
Peut-être qu’au fond, on ne veut pas faire le deuil de la vie d’avant le virus. Un peu comme un type échoué sur une île déserte qui scrute désespérément l’horizon en attendant qu’un bateau arrive. Eh bien, ce type-là, au bout d’un moment, faudrait peut-être qu’il commence à se demander comment il va survivre de façon durable sur cette île déserte, parce qu’il pourrait bien y rester coincé un sacré bout de temps.