Les renards et les hérissons de la prédiction
Le chercheur en sciences politiques Philip Tetlock a passé sa carrière à organiser des concours de prédiction politique afin d’identifier les meilleurs prédicteurs et d’étudier leurs caractéristiques. Tout cela est synthétisé dans le livre Superforecasting, que je vous recommande vivement.
Le fonctionnement des concours
L’approche est entièrement bayésienne : toutes les prédictions sont données sous forme de probabilités. Par exemple : quelle est la probabilité que tel président soit réélu ? Et le système de score incite à donner la probabilité qui reflète le plus précisément notre degré de confiance. En gros, si on attribue une probabilité très élevée à un événement et qu’il s’avère être vrai, on gagne beaucoup de points d’un coup. Mais s’il s’avère être faux, on en perd beaucoup. L’excès de confiance est donc fortement pénalisé.
Et il en ressort que certains participants obtiennent un score très supérieur à la moyenne, plusieurs années d’affilée. Qu’est-ce qui caractérise ces participants ? Bon, ils sont un peu plus intelligents que la moyenne, mais pas non plus des génies à 300 de QI. Ce qui les distingue, c’est surtout leur manière de raisonner.
La métaphore du renard et du hérisson
Philip Tetlock l’explique avec la métaphore du renard et du hérisson. Cela vient non pas de Sonic, mais d’une citation d’un poète grec :
Le renard sait beaucoup de trucs, mais le hérisson sait un gros truc.
Cette citation semble plutôt mettre en valeur le hérisson, mais en pratique, c’est plutôt l’inverse.
Les hérissons
Les hérissons, en gros, ce sont ces gens qui font régulièrement des tribunes dans les journaux où ils font de grandes prédictions vagues et pleines d’excès de confiance, et qui reposent généralement sur un seul narratif, qui est leur marque de fabrique.
- Il y a des hérissons libertariens, qui expliquent tout par la toute-puissante main invisible du marché.
- Il y a des hérissons marxistes, qui interprètent tout par rapport au sens de l’histoire et à l’effondrement inéluctable du capitalisme sous le poids de ses contradictions.
- Il y a des hérissons collapsologues, qui voient tout sous le prisme de l’effondrement de la société technicienne.
- Il y a des hérissons fukuyamistes, qui voient partout la marque de la fin de l’histoire, du triomphe de la démocratie libérale et du Progrès avec un P majuscule.
- Etc.
Les hérissons sont les chouchous des médias, car ils leur fournissent exactement ce qu’ils cherchent : une belle histoire cohérente qui captive le public. Ils sont également les chouchous des gouvernements, car ils fournissent une vision claire et sans ambiguïté.
Mais ce sont également les plus mauvais dans les concours de prédiction – plus mauvais encore que monsieur et madame Tout-le-monde –, car leur grand narratif unique et rigide les empêche de mettre à jour leurs croyances à mesure que de nouvelles informations arrivent. Et les hérissons sont très doués pour s’auto-bullshiter.
Les renards
À l’inverse, les renards n’ont pas d’attachement à un modèle particulier et essaient de combiner plusieurs modèles – car tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles. Là où les hérissons ponctuent leurs discours de connecteurs comme « en plus » ou « par ailleurs », les renards utilisent plutôt des mots qui expriment la nuance, comme « toutefois » ou « cependant ».
Dans les concours de prédiction, beaucoup de renards – qui sont de simples particuliers avec une connexion internet – obtiennent un meilleur score que des experts de la CIA, qui sont poussés vers le mode « hérisson » par leur environnement professionnel. En passant, c’est de là que vient le renard du site FiveThirtyEight, considéré par beaucoup comme le meilleur site de prédiction politique.
Bref, les renards sont motivés par la précision de leurs prédictions, là où les hérissons passent leur temps à faire du raisonnement motivé pour rendre leurs prédictions cohérentes avec leur narratif.
Le problème de société
Mais au-delà de ces concours de prédiction – qui motivent les participants avec des chèques-cadeaux Amazon –, globalement la société nous incite beaucoup plus à être un hérisson. Parce que bon, vous préférez être un éditorialiste charismatique qui captive les foules avec une belle histoire et fournit plein de titres fracassants pour des articles de presse, ou un expert terne et ennuyeux qui fournit des explications compliquées et pleines de nuances, et qui finit par se faire virer parce qu’il est incapable de répondre par oui ou non quand on lui pose une question ?
Mais la société, c’est aussi un peu nous. Alors la prochaine fois que vous tomberez sur un article ou une controverse qui vous fera penser à tout ça, essayez peut-être d’être un peu plus charitable avec les renards – et méfiez-vous des hérissons.