L’art de l’écoute selon Daryl Davis

Désolé pour la voix un peu cassée, du coup je vais avoir du mal à prononcer « Ku Klux Klan. » Je voudrais vous parler d’un certain Daryl Davis, un musicien noir américain qui a converti des centaines de membres du Ku Klux Klan – dont certains très haut placés dans la hiérarchie, et même le leader national.

Alors, comment est-ce qu’il a fait ça ? Eh bien, juste en leur parlant. Vous pouvez trouver son TED Talk dans la description. Mais il a également fait plein de conférences et de podcasts, dont j’ai dû écouter une bonne vingtaine d’heures.

Essayons de résumer. Dans son enfance, Daryl Davis a subi des actes de racisme qui lui semblaient totalement gratuits et absurdes, et il a commencé à devenir obsédé par une question : comment ces gens peuvent-ils me détester alors qu’ils ne me connaissent même pas ? Et pour le savoir, il a décidé d’aller le demander directement à des membres du Ku Klux Klan, en se faisant passer pour un journaliste et en risquant plusieurs fois sa vie au passage.

Comme il cherchait juste à comprendre, il les a laissés débiter leurs théories de supériorité raciale, en écoutant sans juger, juste pour essayer de comprendre. Mais un effet inattendu, c’est qu’au bout de plusieurs entretiens, ces gens ont commencé à douter de leur propre théorie. En gros, sans s’en rendre compte, Daryl Davis s’est un peu retrouvé dans le rôle d’un psy, avec un type allongé sur le divan qui essaye d’expliquer pourquoi il est raciste. Et je précise qu’il ne s’agissait pas nécessairement de gens un peu limités : parmi ses interlocuteurs, il y avait des gens extrêmement intelligents et cultivés.

Et puis, par ailleurs, ça les poussait dans une sorte de dissonance cognitive entre, d’une part, leur vision déshumanisante et méprisante des personnes noires, et d’autre part, cet individu ma foi fort sympathique, prêt à les écouter parler attentivement pendant des heures, et avec qui ils finissaient par découvrir des points communs – comme, par exemple, certains goûts musicaux. Et au bout d’un moment, ils ont réalisé que leur envie de faire partie du Ku Klux Klan… bon, c’était plus vraiment ça. Et beaucoup ont fini par quitter le mouvement.

Alors, c’est bien joli tout ça, mais quel rapport avec les repas de famille ? Bon, déjà, gros disclaimer : ceci n’est pas une invitation à essayer d’aller faire pareil avec des néo-nazis sur internet, pour plusieurs raisons, notamment le fait que vous n’êtes pas immunisé contre la propagande et que ça peut être par ailleurs très dangereux. Mais de toute façon, ce n’est pas ça le message que Daryl Davis veut faire passer dans ses conférences.

Le message qu’il veut faire passer, c’est (je cite, sources dans la description) :

Si moi, un simple musicien, j’arrive à faire ça, alors vous pouvez très certainement vous asseoir à votre repas de famille et discuter de n’importe quoi.

Il ajoute :

La clé, c’est l’écoute. Quand ils auront fini de vider leur sac, vous pourrez répondre, et très probablement ils vous écouteront, parce que vous les avez écoutés. Tout le monde désire être écouté.

Alors, vous trouverez peut-être que ce sont là des propos de gros bisounours naïf. Mais le gros bisounours naïf, il a quand même un track-record assez impressionnant, et avec des gens a priori extrêmement fermés d’esprit. Si Daryl Davis avait abordé les membres du Ku Klux Klan directement en mode « ah, je vais te démontrer par A plus B que tu as tort, salut fasciste de merde ! », je ne pense pas qu’il aurait eu beaucoup de résultats.

Bien sûr, il n’y a aucune obligation à discuter de quoi que ce soit avec qui que ce soit. Mais à partir du moment où vous avez décidé d’avoir une conversation – ce qui arrivera sans doute encore de nombreuses fois d’ici votre mort – eh bien vous pouvez rendre cette conversation beaucoup plus constructive en commençant par écouter et chercher à comprendre.

Certes, il n’y a pas de méthode ultime pour résoudre tous les désaccords par la discussion. On peut tout à fait avoir des désaccords insolubles sur des questions de préférence morale, par exemple. Mais ça, c’est un peu la limite ultime de là où la discussion peut nous mener, peu importe la méthode. Et en général, on en est extrêmement loin.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.