Déradicaliser avec des vidéos YouTube
Peut-on déradicaliser des gens avec des vidéos YouTube ? Eh bien, il semblerait que oui.
Et sur cette question, il y a un nom qui revient très souvent : Natalie Wynn, de la chaîne ContraPoints (voir dans la description). Si vous n’avez jamais vu aucune de ses vidéos, il se pourrait que vous soyez surpris par le style. Disons que les vidéos de Dirty Biology sont extrêmement sobres par comparaison. Et plusieurs personnes disent que ces vidéos les ont poussées à abandonner leur idéologie d’extrême droite.
En gros, ces vidéos sont une sorte de ressource que les gens qui questionnent leurs idées peuvent aller consulter. Comme dit Natalie Wynn : personne ne change d’avis suite à un débat sur Internet, mais les gens changent d’avis — ça prend juste plus de temps qu’une seule discussion.
Mais comment s’y prend-elle ? Eh bien, déjà, en reformulant les idées adverses sans les caricaturer. Par exemple, le YouTubeur Marketing Mania dit avoir regardé avec intérêt de nombreuses vidéos du psychologue controversé Jordan Peterson (voir la description). Et il constatait par ailleurs que dès que les journaux parlaient de Jordan Peterson — y compris les journaux réputés comme le New York Times — c’était souvent pour en faire un homme de paille assez grossier, ce qui avait plutôt tendance à renforcer son engouement pour Peterson. Du coup, comme les vidéos de ContraPoints prenaient au contraire les arguments très au sérieux, sans les caricaturer, eh bien, déjà, cela a retenu son attention. Et ensuite, cela l’a conduit à pas mal changer d’avis à propos de Jordan Peterson.
Mais au-delà de ces raisons purement rationnelles, un autre facteur très important, c’est l’empathie. L’empathie, un sentiment étonnant, les petites fleurs… C’est pas comme ça qu’on lutte contre le fascisme ? Eh bien, peut-être bien que ça pourrait beaucoup y contribuer. Mais il faut préciser ce qu’on entend par là.
D’après l’ancien sympathisant fasciste Caleb Cain (voir la description), lorsqu’il parlait de ses convictions à ses proches, ces derniers faisaient rarement preuve de patience et de compréhension. Comme il le rapporte :
« Ils me traitaient de monstre raciste, et c’était la fin de la discussion. »
Mais :
« Dans ses vidéos, ContraPoints ne me considère pas comme un monstre. Elle explique que je suis tombé dans ces croyances à cause de certains facteurs dans ma vie, et que c’est compréhensible, mais également que c’est une erreur. »
Il ajoute : « Il y a toujours une raison pour laquelle les gens deviennent qui ils sont, et nous devons examiner cela. » D’après ContraPoints, il ne faut pas juste considérer les raisons officielles qui soutiennent une certaine vision du monde, mais également les raisons émotionnelles. Car si des gens tombent dans certaines idéologies, ils peuvent également en sortir.
Bon, à présent, illustrons avec un exemple : la vidéo de ContraPoints sur les incels, qui est la plus vue de sa chaîne avec plus de 3 millions de vues. Les incels — ou « célibataires involontaires » — c’est à la base une sorte de groupe de soutien pour des gens qui n’arrivent pas à se mettre en couple. Bon, jusque-là, rien de bien méchant. Mais en quelques années, ça s’est transformé en un truc hyper malsain, où on parle des femmes de façon extrêmement haineuse et déshumanisante, et où les gens se persuadent les uns les autres que leur condition est absolument horrible et sans espoir. Beaucoup tombent dans la dépression, certains vont jusqu’au suicide, et certains vont même jusqu’à commettre des attentats qui ont déjà tué des dizaines de personnes dans le monde.
Mais comment est-ce qu’on peut en arriver là ? Eh bien, en gros, en se coupant progressivement du monde et en se montant la tête les uns les autres. C’est un peu une sorte de communauté de développement personnel inversé, où les gens s’incitent mutuellement à être de plus en plus malheureux, déprimés et en colère.
Dans sa vidéo, ContraPoints commence par décrire cette communauté : ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, leur vocabulaire, leurs théories, et ce de façon assez complète et détaillée — ce qui sous-entend un assez gros travail de documentation sur ce milieu.
Bon, mais une fois qu’on a dit ça, on serait tenté de dire : « Avant tout, mon cher incel, il faut que tu fasses quelque chose pour t’en sortir. » Mais comme le fait remarquer ContraPoints, c’est exactement le genre d’injonction que les incels détestent, et qui les renforce encore plus dans leur mentalité, notamment parce qu’ils veulent avant toute chose qu’on reconnaisse leur souffrance et leurs difficultés.
Et là, c’est tout l’inverse : ContraPoints reconnaît que ce sont effectivement des gens très malheureux — ben oui, on peut être malheureux pour de très mauvaises raisons, mais on n’en est pas moins malheureux. Et elle fait un parallèle avec une communauté qu’elle a elle-même fréquentée : une communauté de personnes transgenres qui n’arrivent pas à passer suffisamment bien pour le genre désiré aux yeux des autres, notamment pour des raisons biologiques, et qui s’en lamentent entre elles. A première vue, ça pourrait passer pour une sorte de groupe de soutien, comme les incels à la base. Mais grâce à la magie d’Internet, ça peut vite se transformer en « digital self-harm », qu’on pourrait traduire par « auto-scarification numérique » : en gros, quand on complexe sur un point donné et qu’on va chercher sur des forums Internet des raisons qui valident ce complexe, de façon un peu masochiste. Et ContraPoints raconte qu’elle a dû aller jusqu’à bloquer certains de ces sites sur son navigateur pour sortir de ce cercle vicieux.
Et du coup, oui, elle peut empathiser avec ce que ressentent les incels — mais uniquement jusqu’à un certain point, qui est celui où ça se transforme en haine misogyne. Et elle conclut la vidéo en disant que, certes, on n’a pas tout ce qu’on veut dans la vie — attention, ceci n’est pas une apologie de l’ultralibéralisme, on se calme, OK — mais qu’on peut néanmoins essayer de se focaliser sur les petits plaisirs de la vie qui sont à notre portée, comme par exemple se balader en forêt, caresser un chat, manger une chocolatine. Bon, OK, ça fait un peu niais dit comme ça, mais c’est plus ou moins l’approche conseillée par de nombreux psychothérapeutes.
Alors, que peut-on tirer de tout ça ? Déjà, je pense qu’il serait intéressant de s’inspirer de cette approche pour tout ce qui se rapporte au scepticisme et aux gens qui ont des croyances bizarres, comme les théories du complot sur les vaccins. Il est extrêmement tentant de dépeindre ces gens comme des gros débiles, tout comme il est tentant de dépeindre les incels ou les néo-fascistes comme des monstres haineux et meurtriers. Et je ne dis pas que c’est le cas ou non, ce n’est pas la question. Mais si on cherche à les atteindre, cela semble extrêmement contre-productif — souvenez-vous du témoignage de Caleb, le fasciste.
Et par ailleurs, comme dit tout à l’heure, il n’y a pas que les raisons officielles qu’ils affichent pour justifier leurs croyances, et qu’il suffirait de débunker. Il y a également des raisons plus profondes et cachées.
Bon, alors un point qui peut énerver certaines personnes, c’est : pourquoi est-ce qu’il faudrait donner son empathie à des gens racistes ou sexistes ? Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt la donner aux victimes du racisme et du sexisme ? Bon, déjà, personne n’est obligé de faire ce travail. Mais on peut aussi considérer l’empathie non pas comme une sorte de carburant qu’on a en quantité limitée — auquel cas il faudrait bien choisir à qui on la donne — mais plutôt comme une attitude qu’on peut adopter ou non.
Et plus généralement, on pourrait s’inspirer de cette approche pour communiquer avec le camp adverse sur beaucoup de sujets. Alors, quand on dit ça, certaines personnes froncent les sourcils, parce que ça semble revenir à traiter leur idéologie comme une sorte de maladie mentale à guérir par de la déradicalisation, ce qui ne semble pas très respectueux.
Mais bon, moi par exemple, j’ai une idéologie — ouais, qu’est-ce tu vas faire ? Vu que personne n’est réellement apolitique. Et si on n’est pas d’accord avec mon idéologie, je préfère carrément qu’on s’adresse à moi de la même manière que ContraPoints s’adresse aux fascistes et aux incels, plutôt que, par exemple, me traiter de « cuck libertarien extrême-centriste techno-crétin ». Si ça continue comme ça, je vais me radicaliser.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Faut-il généraliser cette façon de communiquer avec le camp adverse ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.