À la recherche du sens de la vie
Et si on parlait un peu du sens de la vie, en ces temps troublés ?
Nous autres les humains, nous ressentons divers besoins : besoin de manger, besoin de sécurité, besoin de reconnaissance sociale. Mais une fois qu’on a comblé ces besoins bassement matériels, il en reste un dernier, assez compliqué à satisfaire : le besoin de sens. Plus précisément, le besoin de sentir que notre vie ou nos actions ont un sens.
Alors, pourquoi avons-nous ce besoin ? Vaste question, mais il me semble que la réponse courte est la même que pour tous les autres besoins : c’est le résultat des hasards de l’évolution naturelle, puis culturelle. Autrement dit, il se pourrait bien que ce besoin de sens n’ait lui-même pas vraiment de sens, et ne soit que la énième manifestation grotesque d’une existence absurde.
Bon, OK. Là, je voudrais faire un parallèle avec le débat philosophique « réalisme moral » versus « anti-réalisme moral » (il y a une vidéo de Monsieur Phi sur la question, voir dans la description). En gros, le réalisme moral, c’est l’idée qu’il existe des règles morales indépendantes de nous, que l’on pourrait éventuellement découvrir — un peu comme des lois de la physique. Et à l’inverse, l’anti-réalisme moral considère qu’il n’y a rien d’autre que nos intuitions morales de primates évolués.
Et j’ai le regret de vous annoncer qu’après de nombreuses années à réfléchir sous la douche, je suis assez clairement anti-réaliste du sens de la vie. Parce que bon, selon toute vraisemblance, nous sommes des bactéries coincées sur un caillou qui flotte dans le vide, et qui ont évolué en humains via un processus de sélection naturelle totalement aveugle. Donc, peut-être que tout cela a un sens caché, mais je ne compterais pas trop là-dessus personnellement.
Mais tout comme être anti-réaliste moral n’implique pas de mettre toute considération morale à la poubelle et de devenir un serial killer, être anti-réaliste du sens de la vie n’implique pas non plus d’abandonner toute recherche de sens et de sombrer dans le nihilisme. Enfin, je crois.
Mais du coup, qu’est-ce qui pourrait gratifier notre besoin de sens de façon suffisamment satisfaisante ? Bon, tout ce que je vais dire est le fruit de réflexions personnelles — je n’ai pas de doctorat en sociologie — donc n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez à la fin.
Il me semble qu’on peut regrouper les activités pourvoyeuses de sens en quatre catégories. Et si vous trouvez les trois premières médiocres et décevantes, attendez la dernière.
Première catégorie : la recherche d’expériences plaisantes et intéressantes. Comme être bouleversé par un film très émouvant, ou gravir une montagne, ou se déguiser en écureuil volant et sauter dans le vide (oui, ça existe, voir dans la description), ou comprendre une preuve mathématique complexe, ou manger du chocolat, ou faire semblant de transmettre son patrimoine génétique. Toutes ces petites choses qui nous font nous dire qu’être vivant a quand même des avantages par rapport à être mort. Mais si on ne fait qu’accumuler ce genre d’expériences, il se peut que cela donne un léger sentiment d’indigestion au bout d’un moment.
Deuxième catégorie : le développement personnel. Donc tout ce qui vise à nous améliorer intellectuellement, physiquement, artistiquement, moralement. Cela peut être des lectures, du sport, la maîtrise d’un instrument de musique ou de la cuisine nord-coréenne, la méditation ou les pratiques stoïciennes, ou encore la réflexion sur les grandes questions philosophiques — et notamment, pour être méta, sur celle du sens de la vie. Mais tout cela peut encore sembler un peu trop individualiste.
Troisième catégorie : essayer de rendre le monde un peu plus mieux. Que ce soit en donnant une couverture à un SDF, en cherchant un vaccin contre le Covid-19, en réformant le système carcéral, en réduisant les souffrances animales, en poussant à la mise en place d’un revenu universel, ou en trouvant une solution au changement climatique. Les social-traîtres réformistes comme moi verront un certain intérêt dans les causes de type altruisme efficace (voir dans la description). Mais on pourrait aussi œuvrer à l’amélioration du monde par une révolution prolétarienne mondiale et la saisie des moyens de production — chacun son truc.
Mais il se peut que même ça, ça ne soit pas encore entièrement satisfaisant. Imaginez que chaque humain sur Terre puisse accéder à une qualité de vie très correcte et avoir une existence épanouissante et enrichissante — oui, je sais, on en est encore très loin, mais imaginez quand même. Est-ce qu’il faudra alors se contenter de perpétuer ce mode de vie, certes très plaisant, pour les siècles des siècles, jusqu’à la mort thermique de l’univers ? On passerait peut-être à côté de quelque chose, hein.
Quatrième catégorie : œuvrer à une évolution de la vie consciente dans l’univers. En gros, si nous apprécions certaines caractéristiques de notre nature humaine qui nous permettent d’avoir des expériences plaisantes et intéressantes, de nous améliorer physiquement, intellectuellement, moralement, ou encore de participer à l’amélioration du monde — bref, si on considère que, pour toutes ces raisons, il vaut mieux être un humain qu’une mouche ou une bactérie — alors pourquoi ne pas essayer d’aller encore plus loin dans cette direction, et de nous rendre capables d’avoir des expériences encore plus complexes, agréables et intéressantes — nous ou bien nos descendants ?
Par exemple, en augmentant notre espérance de vie, ou nos facultés cérébrales, intellectuelles ou émotionnelles, pour peut-être un jour déboucher sur des formes de vie consciente à côté desquelles nos expériences de vie contemporaines sembleraient limitées et primitives.
Attention, je ne dis pas qu’il faut immédiatement commander un kit d’édition génétique sur Amazon et transformer son garage en laboratoire de savant fou. Mais sur le long terme, et en prenant bien sûr toutes les précautions nécessaires, cela me semble être une belle et intéressante façon d’occuper les quelques milliards d’années qu’il nous reste ici avant la mort thermique de l’univers. Par ailleurs, l’idée même de ce lointain projet pourrait, dès aujourd’hui, nous donner le sentiment que l’existence laborieuse de l’espèce humaine sur un caillou spatial n’est pas entièrement absurde et vide de sens. Autrement dit, qu’elle va quelque part.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Est-ce que ces catégories de recherche de sens vous semblent pertinentes ? Est-ce que j’en aurais oublié certaines en chemin ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.