Le vrai problème des réseaux sociaux

Depuis les élections américaines de 2016, on a beaucoup parlé du problème des plateformes comme Facebook, Twitter ou YouTube, qui collectent nos précieuses données personnelles pour les revendre à des annonceurs, et incidemment à des puissances étrangères qui tentent d’influencer des élections. C’est notamment le sujet du documentaire The Great Hack, sur le scandale Cambridge Analytica.

Et dans l’absolu, c’est bien qu’on se soucie de ce genre de problème. Mais le problème avec les discussions autour de ce problème, c’est que ce sujet a monopolisé la conversation sur les dérives des réseaux sociaux. Il a tendu à rendre inaudible un autre problème qui me semble énormément plus grave.

En gros, c’est comme si dans chaque reportage sur les centrales à charbon, on critiquait les centrales à charbon uniquement sous l’angle de « ça fait pas joli dans le paysage ». Ouais, ok, mais c’est vraiment pas le souci principal.

Pubs ciblées vs. radicalisation

Par exemple, un truc qui choque l’opinion publique, c’est la chose suivante : Facebook va revendre nos données à une entreprise externe qui va ensuite nous proposer des publicités ciblées sur d’autres sites. Ok, mais en quoi c’est un problème ? Eh bien, on a envie de dire que c’est un problème parce que ces publicités vont nous inciter à acheter des produits dont on n’a pas réellement envie ni besoin. Soit. Mais d’un autre côté, on n’est pas obligé de cliquer.

D’accord, admettons que c’est un problème. Maintenant, qu’est-ce qui est le plus grave ?

  1. Se faire nudger pour acheter le dernier iPhone, ou
  2. Se faire nudger pour devenir un antivaccin climatosceptique et white supremaciste ?

Parce que ça, c’est exactement ce que fait YouTube, par exemple. Et sans avoir besoin de revendre nos précieuses données à qui que ce soit. Simplement, on nous propose plein de vidéos en identifiant quelle théorie du complot ou quelle obsession identitaire nous rendra suffisamment accros pour nous faire consommer des dizaines d’heures de vidéo, en nous radicalisant au passage.

C’est le sujet d’un autre documentaire qui est sorti sur Netflix, The Social Dilemma (Derrière nos écrans de fumée en français, lien dans la description), et je vous invite vivement à le voir si vous ne voyez pas trop de quoi je parle.

Le lapin blanc algorithmique

Si vous vous demandez, par exemple, comment une obscure théorie comme la Terre plate a pu acquérir une telle popularité en quelques années, eh bien : merci l’algo de YouTube.

Bon, là, c’est une théorie relativement inoffensive. Mais il y a plein de rabbit holes beaucoup plus dangereux dans lesquels des millions de gens sont tombés : l’antivaxisme, l’identitarisme d’extrême droite, ou la conspiration QAnon, pour citer des exemples très actuels. Tout ça pour nous rendre accros et nous faire cliquer sur quelques publicités supplémentaires.

Et je précise que l’algorithme de YouTube n’a pas besoin d’être conscient pour faire cela, ni même d’être particulièrement sophistiqué. Il a juste besoin d’identifier nos faiblesses – par exemple en essayant plein de trucs différents – puis de les exploiter. Et cela a déjà causé des dégâts considérables à la société.

Bon, du coup, les pubs ciblées pour me faire acheter le dernier iPhone, ça me semble quand même extrêmement anecdotique en comparaison.

Changer le débat

Et du coup, si nous, le public, souhaitons mettre la pression aux grandes plateformes pour qu’elles règlent leurs problèmes, on devrait peut-être arrêter de focaliser autant le débat sur la protection des données personnelles.

Non, le message urgent qu’il faut envoyer aujourd’hui à ces plateformes, c’est : arrêtez de transformer les gens en néo-nazis antivaccins juste pour gratter quelques centimes de revenus publicitaires.

Que faire ?

Alors, que pourrait-on faire face à ce problème ? Déjà, je ne suis pas très fan de ce qui est suggéré à la fin du documentaire The Social Dilemma (même s’il est très intéressant par ailleurs), c’est-à-dire abandonner le navire, se déconnecter complètement. Outre le fait qu’il y a par ailleurs des choses très intéressantes sur YouTube, c’est réduire à l’insignifiance les rares personnes ayant conscience du problème, qui n’auraient alors plus aucun impact sur les dérives de la société.

Même si, toutes proportions gardées, passer moins de temps sur les réseaux sociaux et davantage de temps sur votre projet d’accélérateur de particules à domicile, c’est probablement un assez bon conseil.

Une solution très ambitieuse est proposée dans le livre Le Fabuleux Chantier (lien dans la description). Parce qu’aussi bien qu’on peut fabriquer des néo-nazis antivaccins sur YouTube, on peut également faire l’inverse : fabriquer des citoyens extrêmement critiques et informés, capables d’identifier les causes importantes et d’y contribuer utilement. Mais il faudrait beaucoup plus qu’une vidéo pour en parler.

Mais déjà, avant toute chose, et vu que les géants du numérique ne semblent malheureusement réagir qu’à la pression sociale et au scandale médiatique, eh bien il faudrait que l’opinion publique tourne son attention vers le vrai problème majeur de ces plateformes. Qui n’est pas tant l’utilisation de nos données à des fins commerciales, mais surtout la manipulation de notre attention et de nos failles psychologiques, qui a déjà eu des effets secondaires catastrophiques sur la société.