Zététiciens et journalistes de gauche
Depuis un petit moment, il y a comme une tension entre le milieu sceptique/zététicien et certains journalistes de gauche à ce sujet (voir par exemple un récent billet de La Tronche en Biais, lien dans la description).
En gros, des journalistes accusent les zététiciens d’être les idiots utiles des lobbys industriels. Et de leur côté, les zététiciens estiment que ces journalistes flirtent souvent avec la désinformation scientifique.
Par exemple, les zététiciens vont chercher à débunker les idées reçues, comme l’idée que le nucléaire émet beaucoup de CO2, ou que les OGM seraient par nature dangereux à la consommation, ou que les ondes émises par les compteurs Linky seraient dangereuses pour la santé.
Face à cela, les journalistes vont les accuser de servir béatement la soupe aux lobbys industriels, en mettant sous le tapis les vrais problèmes et dangers du nucléaire, des OGM ou des compteurs Linky (comme par exemple les déchets nucléaires, la perte de diversité génétique ou la collecte de données privées par ces nouveaux compteurs).
Un désaccord de méthode
Pourtant, ces deux camps ont rarement de gros désaccords factuels. Et on peut également dire que les deux recherchent (la gloire médiatique, bien entendu, mais aussi) que la société prenne les bonnes décisions pour un futur plus radieux. Mais alors, qu’est-ce qui coince ?
Eh bien, il me semble y avoir un désaccord sur la méthode pour parvenir à cet objectif.
Pour les zététiciens : si on veut que la société prenne de bonnes décisions, il faut déjà qu’elle soit bien informée, et donc en particulier qu’elle ne soit pas mal informée. Ils vont donc chercher à débunker les principales idées reçues sur le nucléaire, les OGM, les ondes, etc. Pour eux, le principal obstacle à des décisions bénéfiques pour notre avenir, c’est la mésinformation scientifique, les fake news, tout ça.
Pour les journalistes de gauche : le principal ennemi, ce sont les lobbys industriels qui ont intérêt à nous manipuler pour nous vendre leurs produits. Ce qui est tout à fait vrai – l’un des plus sinistres exemples étant le lobby du tabac, qui a pendant plusieurs décennies financé des études fallacieuses réfutant l’idée que le tabac était dangereux pour la santé. De même, l’industrie nucléaire a clairement intérêt à ce qu’on parle beaucoup des avantages du nucléaire et pas trop de ses inconvénients, si possible. Et donc, pour les journalistes de gauche, si on veut éviter que l’opinion publique se fasse manipuler par les lobbys industriels, eh bien il faut encourager la vigilance de l’opinion publique, voire sa méfiance, envers tous les trucs où il y a beaucoup d’argent en jeu.
Le cas du nucléaire
Ok, mais en quoi est-ce contradictoire ? On a envie de dire : on peut à la fois corriger la désinformation scientifique et être vigilant face aux manipulations des lobbys. Bon ok, prenons l’exemple du nucléaire, qui émet très peu de CO2.
D’après un sondage de 2019, 69 % des Français pensent le contraire. Sur ce point précis, la société est donc mal informée. Et un zététicien aura donc logiquement envie de corriger cette mésinformation (par exemple en publiant un article de blog : « Non, le nucléaire n’est pas une cause majeure du changement climatique »). Et ça ne peut être que positif, non ?
Eh bien, du point de vue des journalistes de gauche, non. Parce que ce genre d’article, qui se focalise sur cet aspect précis, risque de donner au lecteur l’impression que le nucléaire c’est tout rose, tout baigne. Bien sûr, ce n’est pas ce qui est dit, ni même l’intention, mais c’est effectivement l’impression que ça pourrait donner. Et les lecteurs vont donc baisser leur vigilance face aux autres problèmes du nucléaire (comme la gestion des déchets ou ce qui peut se passer en Afrique au niveau de l’extraction d’uranium, par exemple).
Inversement, un journaliste dont la spécialité est de dénoncer les problèmes de l’industrie nucléaire, ben il ne va pas non plus s’empresser de corriger ce genre de désinformation.
Des deux côtés, un angle mort
Pourtant, on peut arguer que la mésinformation autour du nucléaire a des conséquences écologiques négatives en termes de décisions politiques, notamment parce que la méfiance accrue de la société envers le nucléaire ne s’accompagne pas d’une baisse de consommation électrique. Et vu que les sources d’énergies intermittentes ont leurs limites, cette consommation se fait avec du gaz et du charbon, ce qui n’est pas forcément mieux.
Donc d’un côté, on pourrait taxer les zététiciens de naïveté lorsqu’ils se contentent de rétablir les faits sans trop se soucier des conséquences en termes d’effets de cadrage ou d’impressions sur leur audience. D’un autre côté, on pourrait également faire ce reproche aux journalistes, qui semblent considérer qu’on peut se contenter de dénoncer les dérives du nucléaire ou des OGM et que ça conduira à de meilleures décisions.
Pistes de réconciliation
Bref, on a donc deux camps qui ont au final assez peu de désaccords factuels et qui ont le même objectif général (que l’opinion publique soit bien informée afin que la société prenne les bonnes décisions), mais pour y parvenir, le premier camp considère qu’il faut avant tout rétablir les faits (quitte à ne pas dénoncer tous les problèmes) et le deuxième considère qu’il faut avant tout dénoncer ce qui va mal (quitte à ne pas rétablir tous les faits).
Alors, que pourrait-on faire pour sortir de cette impasse ? J’en sais rien, je ne suis qu’un branleur anonyme sur YouTube, mais je vais quand même donner mon avis de bistrot du coin.
Déjà, il y a des vulgarisateurs qui essayent de prendre en compte tous les avantages et inconvénients d’une technologie, comme par exemple Le Réveilleur sur le sujet du nucléaire. Mais à défaut, si on n’a pas vocation à faire ce travail de synthèse, on pourrait au moins prendre cent secondes pour se demander quelles conséquences négatives notre propos pourrait avoir.
On peut également insister davantage sur le fait qu’il n’y a pratiquement jamais de solution idéale ou de décisions évidentes à prendre, et qu’en pratique on doit presque toujours choisir l’option la moins pire parmi plusieurs options très insatisfaisantes. Et donc sacrifier pas mal d’idéalisme, se salir les mains, et sortir de l’illusion qu’on pourrait d’une certaine manière garder les mains propres en ayant une posture purement dénonciatrice.
Et enfin, lorsqu’on est tenté de réagir aux piques de l’autre camp avec des piques encore plus violentes (ce qui, en passant, peut escalader très vite), il peut être utile de se rappeler que cet autre camp (journalistes ou zététiciens) a très souvent la même motivation : essayer d’éclairer l’opinion publique pour qu’elle prenne de meilleures décisions. Et que c’est pas parce qu’il a une approche différente qu’il est forcément payé par Greenpeace ou par Monsanto.
Et pour finir, vous détestez tous les deux Didier Raoult, donc faites-vous des bisous. Non, je déconne. À moins que ?
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.