Les inconvénients de la quête d’identité
Dans son livre Breaking Hate, l’ancien néo-nazi Christian Picciolini explique que la plupart des gens sont en quête d’identité, et s’ils ne la trouvent pas dans des domaines disons ordinaires, eh bien il se peut qu’ils aillent la chercher dans des groupes extrémistes.
Pour illustrer cela, il explique comment il est lui-même tombé dans le néo-nazisme. Il était fils d’immigrés italiens aux États-Unis, ce qui était un sujet de moqueries et de railleries de la part de ses petits camarades de classe. Et un beau jour, alors qu’il fumait un joint dans la rue, un leader nazi l’aborde et lui demande comment il s’appelle. « Tu sais, t’as un nom italien, j’adore les Italiens, mon pote ! Tu peux être sûr que tes origines sont sublimes. »
Et du jour au lendemain, le jeune Christian est passé de « fils d’immigrés vêtements marginalisés » à « héritier de l’Empire romain et de Jules César ». Ce qui est quand même vachement plus style.
Autrement dit, jusqu’à présent la société lui avait imposé une identité plutôt dévalorisante. Il l’a remplacée par une autre identité, beaucoup plus valorisante. Et dit comme ça, ça a l’air plutôt positif, non ?
On peut également s’identifier à un mouvement politique, à une origine régionale, à une équipe ou une pratique sportive. Mais avoir de telles identités peut également avoir des inconvénients. Et par ailleurs, c’est pas non plus si clair qu’on ait vraiment besoin de rechercher de telles identités. Mais j’y reviendrai tout à l’heure.
Les quatre inconvénients
Premier inconvénient : cela peut rendre beaucoup plus difficile de changer d’avis sur certains sujets. Par exemple, dans le cas d’une identité politique, il est courant de s’identifier à certaines idées de notre bord politique (comme la liberté d’avoir une arme à feu chez les républicains américains), et on peut alors avoir tendance à défendre ces idées beaucoup plus farouchement que si c’étaient juste des idées qu’on trouve très pertinentes. Quand on entend un argument contre ces idées, ce n’est pas juste une information supplémentaire à prendre en compte, c’est aussi une attaque contre une idée centrale de notre identité – et donc, d’une certaine manière, une attaque envers nous-mêmes. On peut alors avoir tendance à défendre cette idée un peu comme on se défendrait d’une agression physique.
Deuxième inconvénient : cela peut nous pousser à avoir des raisonnements qui ressemblent beaucoup à de l’essentialisme. Par exemple, si mon identité c’est d’être chasseur et qu’on me demande pourquoi je chasse, eh bien il se peut que je réponde des trucs du genre : « Parce que c’est ce qu’on fait, nous les chasseurs. On chasse. C’est une tradition, c’est dans l’ordre des choses. » Et c’est ce qui donne lieu à des raisonnements un peu circulaires, très similaires à « c’est la nature » : je fais des trucs que font les gens qui ont mon identité, parce que c’est ce que font les gens qui ont cette identité. Parce que c’est comme ça.
Troisième inconvénient : cela nous rend beaucoup plus susceptibles que nécessaire. En gros, on va avoir tendance à s’offusquer pour des choses qui ne nous offusqueraient pas plus que ça autrement. Par exemple, si vous êtes breton et qu’on vous confond avec un normand – on a tué des gens pour moins que ça. Et on va consacrer beaucoup d’énergie à défendre l’honneur de son identité, quitte à faire des trucs qu’on désapprouverait dans d’autres circonstances.
Quatrième inconvénient : cela pousse vers une forme de fierté passive. De base, on est fier de soi lorsqu’on réalise un truc positif (comme trouver un remède contre le cancer ou faire un beau gâteau au chocolat). Mais dans le cas de l’identité, on se retrouve à être fier de juste appartenir à un groupe ou à une catégorie. Par exemple, le jeune Christian Picciolini, juste parce que ses parents sont italiens (ce qui est le cas de beaucoup de gens), eh bien il se sent Jules César, il se sent Marc Aurèle. Alors qu’il n’a a priori rien fait de tout ce qui peut rendre ces personnages historiques dignes d’admiration.
A-t-on vraiment besoin d’identité ?
Mais bon, après tout, le besoin d’identité est un besoin fondamental de l’être humain, donc il faut bien faire avec tous ces inconvénients, non ?
Eh bien, c’est pas si clair que ce soit un besoin si fondamental. Pour revenir à Christian Picciolini, ce qu’il dit plus précisément, c’est que nous avons tendance à rechercher trois choses : une identité, une communauté et un but. Et d’un point de vue purement descriptif, c’est effectivement ce que beaucoup de gens recherchent. Mais si on essaie de décrire plus précisément ce « besoin d’identité », en évitant les formulations trop vagues ou poétiques, on peut s’apercevoir que ça rentre en fait très largement dans les deux autres catégories.
- Si c’est à propos de se trouver une famille, ça rentre dans la catégorie « communauté ».
- Si c’est à propos de certaines valeurs, cela concerne ce que nous jugeons souhaitable de faire ou de préserver, et donc nos objectifs.
- Si c’est à propos de goûts artistiques ou de pratiques sportives, c’est en lien avec ce qui nous procure du plaisir ou nous aide à nous développer, et donc des choses que nous recherchons – donc là encore nos objectifs.
Si on essaie d’exprimer de façon précise ce que nous apporte une identité, on obtient un ensemble de choses plus ou moins intéressantes, mais qui ne nécessite pas forcément d’embrasser une identité particulière – ni tous les inconvénients qui vont avec.
Remplacer l’identité par des objectifs
Par exemple, dans le cas de Picciolini, plutôt que de s’inventer un lien imaginaire avec Marc Aurèle et d’en tirer une fierté passive et de devenir néo-nazi, il aurait pu à la place essayer de développer des traits de personnalité qu’il juge positifs chez Marc Aurèle, par la pratique de la méditation stoïcienne, par exemple.
Et dans le cas de l’étudiant scientifique un poil arrogant, plutôt que de se prendre pour le fils caché d’Einstein dès son premier semestre de licence, il pourrait à la place se focaliser sur l’acquisition de connaissances qui lui permettront de faire des contributions scientifiques intéressantes.
Bref, il me semble que très souvent, on peut remplacer une identité passive (à défendre) par des objectifs positifs et concrets (à poursuivre). Ce qui, en passant, ressemble pas mal aux travaux universitaires sur le passage du fixed mindset au growth mindset. Les élèves qui ont un fixed mindset défendent farouchement leur identité de « bon en maths », se protègent de ce qui pourrait remettre en question cette identité, et ce faisant ne font pas les efforts nécessaires pour s’améliorer en maths – ce qui serait pourtant beaucoup plus constructif et intéressant.
Cette idée de revoir notre quête d’identité est également défendue par le chercheur en psychiatrie David Burns. Comme il l’explique dans son dernier livre, les identités auxquelles nous nous accrochons sont le terreau sur lequel grandissent toutes sortes de souffrances mentales, comme l’anxiété ou la dépression. Et si on renonce à cette quête d’identité, sans pour autant renoncer à nos objectifs, nos valeurs, nos amis, tout ça, eh bien on s’aperçoit qu’on n’a au final rien perdu. Et en échange, on a gagné une vie beaucoup plus sereine et épanouissante.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? Peut-on s’affranchir de toute quête d’identité sans rien perdre de valeur au passage ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.