Cartographier les désaccords

Dans le temps qu’il vous reste à vivre, vous allez probablement vous retrouver dans de nombreuses situations qui ressemblent à des débats, que ce soit avec votre oncle Hubert au repas de famille, ou avec des comptes Twitter au nom mystérieux comme « L’Opossum communiste » ou « Le Pangolin libertarien. »

Bien sûr, vous avez toujours l’option de vous enfuir en hurlant. Mais si vous décidez de rester, très probablement, ça risque de se passer comme ça : vous allez vous retrouver à défendre une these X, la personne en face va défendre la these non-X, et partant de là – même si la discussion reste très courtoise et cordiale – vous allez chacun essayer de faire prévaloir votre point de vue. Et dans ce contexte, il y a un énorme risque de faire du raisonnement motivé, car ce n’est pas agréable de se retrouver contraint d’admettre que l’on avait tort, de perdre la face, même un tout petit peu. Et c’est encore pire si chacun a son club de supporters qui distribue discretement des likes et des nouvelles réponses.

« Mais c’est la nature même d’un débat, non ? Qu’est-ce qu’on pourrait bien y faire ? »

Eh bien, on pourrait changer l’objectif de l’échange. Cette idée vient d’un podcast très intéressant avec Ezra Klein et Julia Galef, que je vous invite vivement à écouter si vous comprenez l’anglais (voir lien dans la description).

En gros, l’objectif implicite par défaut dans la plupart des débats, c’est, comme on l’a dit, faire prévaloir la these que l’on défend. Autrement dit, aboutir à une conclusion où une personne aura raison et l’autre tort, au moins sur quelques points. Ce qui ressemble à une sorte de jeu à somme nulle. Et du coup, même si on est très aimable et bienveillant, au final, ça ressemblera malgré tout à une sorte de bras de fer – ou en tout cas, on le ressentira comme ça. Et à partir de là, le démon du raisonnement motivé se frotte les mains en ricanant.

Mais vous pourriez avoir un autre objectif : cartographier le plus précisément possible les désaccords entre les deux participants. Pas faire changer l’autre d’avis, mais collaborer avec lui pour clarifier au maximum la nature des désaccords : quels sont-ils exactement ? Sur quoi reposent-ils ? Quels sont leurs ressorts ?

Autrement dit, l’autre personne n’est plus un adversaire dans un match de boxe argumentatif, mais un partenaire pour dessiner ensemble une carte du désaccord la plus fine et la plus précise possible.

Et le simple fait de faire cet exercice peut déjà résoudre pas mal de problemes. Par exemple, on peut alors s’apercevoir que certains désaccords n’en sont pas vraiment. Un cas classique, c’est lorsqu’on s’aperçoit qu’on entendait en fait deux choses différentes par un même mot – par exemple, le mot « politique. » Voilà, à présent, entretuez-vous dans les commentaires.

Ensuite, on peut chercher à identifier les piliers qui soutiennent une opinion. Par exemple, si une personne vous dit qu’elle est contre la mise en place d’un revenu universel, en enquêtant un peu, vous pourrez vous apercevoir que cette opinion repose en fait sur deux piliers :

  1. L’idée que le financement d’un revenu universel n’est pas économiquement viable.
  2. L’idée que beaucoup de gens deviendraient oisifs et malheureux avec un revenu universel.

Autrement dit, si cette personne était convaincue que le revenu universel était économiquement viable et qu’il ne risquait pas de rendre les gens oisifs et dépressifs, alors elle ne serait plus opposée au revenu universel. En passant, c’est important de vraiment faire l’expérience de pensée en imaginant qu’on a changé d’avis sur ces deux points, pour voir si cela nous ferait vraiment changer d’avis sur la question, ou si on n’a pas oublié quelque chose.

Le but ici, ce n’est pas de piéger l’interlocuteur ou de le pousser dans ses retranchements. C’est vraiment juste d’identifier le plus précisément possible la nature du désaccord, et réciproquement. Et ici, par exemple, en identifiant les deux piliers qui soutiennent son opinion, on a progressé dans cette cartographie du désaccord. Bien sûr, chacun de ces piliers est lui-même une opinion à part entiere, probablement soutenue par d’autres piliers. Donc, on peut poursuivre l’exercice.

Les deux exemples que j’ai donnés portent sur des questions plutôt factuelles, auxquelles on pourrait répondre scientifiquement, au moins en théorie. Mais certains piliers peuvent également être des préférences morales difficiles à justifier – par exemple, une préférence pour la liberté individuelle par rapport au bonheur du plus grand nombre, ou bien l’inverse. Et ce n’est pas un probleme : ça veut juste dire qu’on est arrivé au bout de notre cartographie.

Faire un tel exercice, qui met davantage l’accent sur la collaboration que sur la confrontation, peut s’avérer au final beaucoup plus constructif qu’un débat conventionnel, où l’impression de perdre pied en défense nous empêche de réfléchir constructivement.

On pourrait faire le rapprochement avec la technique de l’entretien épistémique. Mais je noterai quand même deux différences importantes :

Alors, que pensez-vous de tout ça ? L’ignorez-vous ? Ou remplaceriez-vous nos débats ordinaires par des désaccords constructifs ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.