Président fort ou consensus helvétique

Beaucoup de gens pensent que pour bien gouverner un pays, il faut un président fort, capable de guider le peuple tel le capitaine d’un navire, de prendre des décisions difficiles et impopulaires lorsque les circonstances l’exigent, d’avoir une vision claire pour l’avenir de la nation, etc.

Plus généralement, beaucoup de gens aiment bien l’idée que le pouvoir soit incarné par un individu précis : le chef, le boss, le patron. C’est ce qui rend les élections présidentielles aussi mélodramatiques dans des pays comme la France ou les Etats-Unis, parce qu’à l’issue de ces élections, c’est une vision de la politique qui va triompher au détriment de toutes les autres.

Mais est-ce vraiment un systeme idéal ? Et est-ce qu’on ne pourrait pas faire mieux que ça ?

Déjà, revenons un peu sur cette fascination pour l’homme fort. Ouais, parce qu’entre les rois de France, Napoléon et le général de Gaulle, on est bien gâtés à ce niveau en France. On se dit que certes, ça a quelques inconvénients, mais que globalement, ça permet une certaine efficacité dans la gouvernance.

Le probleme, c’est qu’on a tendance à juger de la « force » d’un président sur des criteres extrêmement superficiels. Est-ce qu’il fait de grands discours en parlant fort et en agitant les bras ? Est-ce qu’il prend des décisions choc et brutales ? Est-ce qu’il passe outre la Constitution, le peuple ? Du coup, il suffit au président de donner l’apparence d’une gouvernance forte pour satisfaire à peu de frais toute une partie de la population, même si ça consiste essentiellement à faire des annonces creuses et à effectuer des actions spectaculaires, souvent inefficaces, voire contre-productives.

Par ailleurs, plus le président s’adonne à ce théâtre de la gouvernance forte, plus il rencontrera une opposition farouche de la part des autres partis politiques, qui chercheront à bloquer chacune de ses décisions. Ça a été particulierement le cas pendant la présidence de Donald Trump, qui a multiplié les actions spectaculaires pour contenter sa base politique, tout en étant largement paralysé par la Chambre des représentants – d’où, entre autres, la gestion catastrophique de la pandémie par les Etats-Unis, où le gouvernement et le Congres n’arrivaient même plus à s’entendre pour envoyer de l’argent aux personnes privées de revenus.

Mais est-ce qu’il y a vraiment de meilleures alternatives ? Eh bien, laissez-moi vous parler de la Suisse. La Suisse est gouvernée non pas par un président, mais par un conseil de sept personnes : le Conseil fédéral. Les membres du Conseil sont élus par le Parlement suisse pour un mandat de quatre ans, avec un vote en plusieurs tours où on élimine les candidats avec le moins de voix à chaque tour.

De façon intéressante, les sieges du Conseil ne sont pas tous renouvelés simultanément, ce qui permet une certaine continuité du gouvernement – une continuité qui dure depuis plus de cent soixante-dix ans, ce qui en fait l’un des gouvernements les plus stables au monde.

Alors bien sûr, il y a techniquement un président, mais c’est plus décoratif qu’autre chose : c’est l’un des membres du Conseil fédéral, qui n’a pas plus de pouvoir que les autres et qui change chaque année. En fait, la plupart des Suisses ne savent pas qui est président à un moment donné.

Mais ce qui rend ce systeme particulierement intéressant, c’est ce que les Suisses appellent le systeme de concordance (voir la description). Ce systeme repose sur deux regles :

  1. La regle de proportionnalité : la composition du Conseil fédéral doit refléter celle du Parlement, lequel est lui-même élu à la proportionnelle et reflete donc les opinions politiques de la population. En pratique, ce qui se passe souvent, c’est que les trois principaux partis politiques ont chacun deux sieges au Conseil, et le dernier revient au quatrieme parti. Ce qui évite le phénomene du « winner takes all » qu’on observe beaucoup en France et aux Etats-Unis, et qui n’est pas tres démocratique quand on y pense.

  2. La regle de consensus : le gouvernement doit atteindre un compromis malgré le fait qu’il soit composé de représentants de partis antagonistes. Il est inscrit dans la Constitution que les membres du Conseil fédéral doivent arriver à des décisions communes et s’y tenir. On ne rigole pas avec le consensus : les membres du Conseil doivent renoncer à la politique partisane et promouvoir un esprit de coopération au sein du gouvernement. Et par la suite, ils doivent défendre les positions officielles du Conseil, même si cela va à l’encontre de leurs idées politiques. D’ailleurs, ils doivent renoncer aux postes de pouvoir au sein de leurs partis politiques et maintenir une certaine distance avec le chef du parti.

Est-ce que pour autant ce Conseil fédéral est mou, flasque, incapable de prendre des décisions et de gouverner efficacement le pays ? Eh bien, il ne me semble pas. Au contraire, il me semble que des pays comme la France ou les Etats-Unis seraient bien mal avisés de donner des leçons à la Suisse en termes de gouvernance efficace. Surtout en ce moment.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? Vaut-il mieux avoir un président fort ou bien un consensus mou helvétique au fromage fondu ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.