L’excès de confiance
Il faut qu’on parle d’une des vulnérabilités critiques de notre petit cerveau : notre tendance à nous laisser hypnotiser par l’exces de confiance. C’est-à-dire que lorsqu’une personne s’exprime de manière très assurée, rassurante, catégorique, eh bien on a beaucoup plus facilement tendance à la croire, parce qu’on se dit plus ou moins inconsciemment :
Wahou, cette personne a l’air vachement sûre d’elle lorsqu’elle s’exprime. Cela veut sans doute dire qu’elle maîtrise très bien son sujet.
Ce qui est un raccourci mental comme un autre – comme, par exemple, le CV de la personne en question. Sauf que ce raccourci-là est extrêmement facile à manipuler. Par exemple, par des personnes cyniques qui ont remarqué que l’auditoire buvait leurs paroles lorsqu’elles s’expriment de manière ultra confiante. Mais on peut également adopter ce comportement de manière plus ou moins inconsciente : en gros, si à chaque fois qu’on s’exprime de manière ultra confiante on reçoit de l’approbation sociale, eh bien, sans forcément s’en rendre compte, cela va nous renforcer progressivement dans ce personnage sûr de lui.
Il me semble important d’être conscient de cette vulnérabilité mentale et d’être très vigilant à ce sujet. Par exemple, lorsqu’on est sur le point d’approuver un certain discours, il pourrait être utile de faire une pause et de se demander : « Oh là, attention. Est-ce que je suis sur le point d’approuver ce discours parce qu’il me semble vraiment pertinent, ou bien parce qu’il est énoncé par une personne très, très sûre d’elle-même ? »
Bon, mais ça, c’est pour éviter de se faire manipuler. Mais qu’en est-il de manipuler les autres ? Ben oui, puisqu’on vit dans un monde où les gens ont tendance à accorder davantage d’attention aux grandes gueules : si je veux être entendu, faut que je sois une grande gueule moi aussi, non ? Ou bien, à défaut, que je mette en avant des grandes gueules qui portent les mêmes idées que moi.
Eh bien, certes, mais c’est un peu le même raisonnement qui conduit à la course à l’armement nucléaire. Au final, tout le monde est perdant : il n’y a plus qu’un vacarme de bullshiteurs ultra confiants qui rend les informations pertinentes de moins en moins audibles. Et ça fait également baisser la qualité du débat au sein de notre propre bord idéologique. Pas sûr qu’une telle opération soit aussi rentable que ça.
Or, comme on l’a vu à la fin de la Guerre froide, on peut inverser la course à l’armement nucléaire. Et ici, ça reviendrait à changer progressivement les normes sociales. Parce que la plupart des grandes gueules ultra confiantes et très médiatisées, ce sont des monstres créés par la société – une société qui les récompense à chaque fois qu’elles s’expriment de manière très assurée et catégorique. Et la société, c’est nous.
Donc, plutôt que d’encourager et de promouvoir l’exces de confiance, essayons d’encourager et de promouvoir des personnes qui s’expriment d’une façon plus mesurée, qui laissent la place au doute et au changement d’avis, et qui ne prétendent pas que toutes les questions complexes sont très vite répondues.
C’est un peu comme Steve, le mec lourd qui débarque dans un bar et commence à se vanter de ses exploits en parlant très fort. Si on met Steve sur un piédestal, au final, on se retrouvera avec une société pleine de Steve. Mais on peut aussi considérer Steve comme un mec lourd et chiant, et le lui faire comprendre d’une manière ou d’une autre, ou bien simplement l’ignorer. Et en faisant cela, au bout d’un moment, on aura peut-être un peu moins de Steve.
Bref, soyons vigilants à ne pas nous laisser hypnotiser par l’exces de confiance des autres. Et puisque nous avons une sorte de droit de vote pour encourager tel ou tel type de discours – qu’il soit ultra confiant ou davantage mesuré – eh bien utilisons ce droit de vote à bon escient.