La viande artificielle et nos angoisses
La viande artificielle semble inspirer une tres grande défiance en France. Ces derniers mois, j’ai vu passer beaucoup d’articles tres critiques à son sujet, et récemment, le ministre français de l’agriculture a déclaré :
La viande vient du vivant, pas des laboratoires. Comptez sur moi pour qu’en France, la viande reste naturelle et jamais artificielle.
(Source dans la description.) C’est assez représentatif de la réaction qu’ont beaucoup de gens face à la viande artificielle. Et ici, je voudrais essayer d’analyser plus en détail ce qu’il y a derriere ce genre de réaction.
Bon, on a déjà cette idée que le naturel, c’est mieux que l’artificiel. Mais pour beaucoup de gens, dire cela cache en fait des inquiétudes beaucoup plus concretes. Par exemple : ce nouveau type de viande, issu de manipulations bizarres, est-ce que ce ne serait pas dangereux pour la santé ? Et c’est tout à fait légitime de se poser ce genre de questions. Mais l’avantage ici, c’est qu’on peut essayer d’y répondre scientifiquement. Ça ne résout pas tous les problemes, mais c’est déjà pas mal.
Toutefois, même s’il n’y avait aucun risque, aucune conséquence négative concrete, certains trouveraient malgré tout problématique que la viande soit produite en laboratoire – bon, pour la production à grande échelle, on ne parlerait plus de laboratoires, mais vous voyez l’idée. Il y a tout un imaginaire anxiogene autour de ce qui est « créé en laboratoire » : on imagine des armées de scientifiques en blouse blanche, peu soucieux d’éthique, effectuant des manipulations risquées.
Mais il y a un autre univers beaucoup plus anxiogene, et qui cause des dégâts éthiques et écologiques bien concrets : celui de l’élevage industriel.
Bon, là, c’est le moment où quelqu’un va sortir la carte « élevage traditionnel. » Ce à quoi il faut objecter qu’il serait impossible de conserver le niveau de consommation de viande actuel avec de l’élevage traditionnel. Vouloir remplacer l’élevage industriel par de l’élevage traditionnel tout en interdisant la viande artificielle, ça impliquerait de réduire massivement notre consommation de viande. Et je ne suis pas sûr que la plupart des gens qui sortent la carte « élevage traditionnel » soient prêts à assumer cette implication.
Mais surtout, de maniere intéressante, on a pratiquement tous mangé de la viande industrielle à un moment donné, y compris les gens qui rejettent fermement la viande artificielle pour son côté un peu anxiogene. Et manger de la viande industrielle ne leur pose généralement pas plus de problemes que ça. Du coup, est-ce que ce ne serait pas juste une question d’habitude ? Si la viande artificielle était la norme, est-ce qu’on voudrait vraiment la remplacer par de l’élevage industriel ?
Mais prenons un peu de recul sur la déclaration du ministre. Au fond, on parle juste d’introduire un nouveau produit alimentaire sur le marché, comme on le fait régulierement. Les amateurs de viande d’élevage, même s’ils devenaient une minorité, seraient toujours libres d’acheter de la viande d’élevage. On en produirait juste moins qu’aujourd’hui.
Et c’est peut-être ça, le vrai souci. Tout politicien s’adresse à une partie de l’électorat, et ici, l’électorat visé, ce sont les producteurs de viande d’élevage et les gens qui se sentent solidaires de ces éleveurs. Si la viande artificielle est commercialisée et qu’elle a un certain succes, cela va réduire la part de marché des éleveurs, notamment celle des petits éleveurs un peu précaires. Donc, il n’est pas du tout surprenant qu’ils s’y opposent.
Mais c’est comme s’il y avait une certaine gêne à dire explicitement : « Nous sommes contre l’introduction de ce nouveau produit parce que cela va nous mettre sous pression économiquement. » Et c’est peut-être lié à l’idéologie naïvement méritocratique à laquelle adhere toute une partie de la population – notamment la fameuse « France qui se leve tôt » de Nicolas Sarkozy –, dans laquelle on peut classer les petits éleveurs. Des gens qui pensent qu’ils peuvent et doivent s’en sortir par la force de leur travail, et que c’est la façon morale de procéder.
Sauf que lorsqu’on est face à un changement trop brutal du comportement des consommateurs – comme, par exemple, l’arrivée sur le marché d’un type de viande totalement nouveau – on peut retrousser ses manches autant qu’on veut, on n’arrivera plus à faire face économiquement. Et plutôt que d’admettre les limites de cette méritocratie naïve, on peut être tenté de se persuader que la vraie raison de notre colere, c’est quelque chose d’autre, comme par exemple la « non-naturalité » de la viande artificielle.
Apres, peut-être que je me trompe et que c’est vraiment ça le noeud du probleme. Mais dans tous les cas, je pense qu’on devrait rendre davantage socialement acceptable de parler ouvertement de ses angoisses économiques, et de réfléchir collectivement à des solutions – des solutions plus constructives que de bloquer certaines innovations juste parce qu’elles risquent de concurrencer des secteurs économiques existants, comme à peu pres toutes les innovations.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.