L’interprétation de Copenhague de l’éthique

En lisant les commentaires de la dernière capsule (voir dans la description), j’ai réalisé que beaucoup considèrent que la seule façon de pousser les gens à être davantage altruistes, c’est de les culpabiliser. En gros, le simple fait de parler de souffrance animale, ou de changement climatique, ou d’extrême pauvreté, c’est déjà une forme de culpabilisation. Et comme on n’aime pas trop se sentir culpabilisé, ça peut expliquer de nombreuses réactions défensives face au simple fait de mentionner ces problèmes.

Mais six ans… et si on prenait la question de l’altruisme par le mauvais bout ?

Le problème

Une réflexion intéressante sur cette question est proposée dans le texte « The Copenhagen Interpretation of Ethics » (voir dans la description).

De base, la plupart des gens ne ressentent pas d’obligation morale à donner de l’argent à des sans-abri. Par contre, s’ils croisent un sans-abri dans la rue, eh bien soit ils lui donnent une pièce, soit ils se considéreront comme une mauvaise personne – enfin, au moins pendant l’espace d’un instant.

Et c’est bizarre quand on y pense : on sait qu’il y a beaucoup de sans-abri dans la rue. Pourquoi est-ce que le fait d’en apercevoir un créerait soudain une obligation morale qui n’existait pas avant ?

On pourrait appeler cela « l’interprétation de Copenhague de l’éthique », en référence à l’interprétation de Copenhague de la mécanique quantique, selon laquelle le fait d’observer un phénomène quantique a un impact sur ce phénomène. Là, tant qu’on n’a pas conscience d’un problème ou qu’on ne l’a pas sous les yeux, c’est comme si on n’avait aucune obligation morale à le résoudre. Mais dès qu’on en a conscience, soit on fait quelque chose, soit on est une mauvaise personne.

Les conséquences

Et le problème avec cette manière de raisonner, c’est que toute information supplémentaire sur les trucs qui vont mal dans le monde sera vécue comme une sorte de mini-agression où l’on aura le choix entre faire quelque chose ou se sentir malheureux. Mais le nombre de problèmes dans le monde est gigantesque, et il est impossible d’agir pour chacun de ces problèmes. Du coup, on se sent complètement submergé, ce qui peut conduire à éviter de nous exposer à de nouvelles informations sur les problèmes du monde : sur le changement climatique, sur les conditions de vie des animaux dans les élevages intensifs, sur les conditions de travail dans les pays les plus pauvres…

Si je n’ai pas conscience de ces problèmes, alors je ne peux pas être une mauvaise personne en ne faisant rien. Et si je fais un détour pour éviter de croiser le SDF en bas de chez moi, je ne serai pas une mauvaise personne. Enfin, pas aujourd’hui en tout cas.

Et cette approche fonctionnait peut-être à une époque lointaine où les humains vivaient dans de petites communautés. Mais aujourd’hui, c’est devenu complètement ingérable sur le plan émotionnel.

La spirale défensive

Alors, pour se protéger, on préfère parfois se déconnecter, ou bien s’en prendre à, vous savez, ces gens qui parlent de tous ces problèmes et qui nous font nous sentir mal. Pourquoi est-ce qu’ils font ça ? Est-ce qu’ils veulent nous condamner à une vie de misère et de repentance ?

L’alternative

Ce que je propose, c’est simplement d’accepter que nous ne pourrons pas résoudre tous les problèmes du monde. Et une fois qu’on a accepté ça, passer à autre chose et se demander, avec honnêteté et curiosité : comment pourrais-je contribuer à rendre le monde meilleur, conformément à mes valeurs ? Que ce soit en donnant de l’argent, ou en faisant de la recherche scientifique, ou à travers une forme d’art, ou en rejoignant un mouvement politique ou militant… Quelle serait la manière la plus efficace d’avoir un impact ?

Bien sûr, on peut douter. On peut se tromper. Mais c’est une question intéressante à se poser, et il y a plein de pistes à explorer.

Et du coup, la prochaine fois que vous vous sentirez agressé par une nouvelle information sur un des innombrables problèmes du monde, et que vous vous demanderez « si je ne fais rien, serai-je une mauvaise personne ? », eh bien faites une pause. Laissez passer cette sensation. Et à la place, essayez de vous demander ce qui est important pour vous, ce qui a de la valeur à vos yeux, et comment vous pourriez contribuer au mieux.

Arrêtons de nous demander si nous sommes une bonne ou une mauvaise personne. Au mieux, ça mènera à beaucoup de culpabilité inutile. Au pire, ça mènera à fermer volontairement les yeux sur les problèmes du monde pour protéger notre estime de soi, voire à devenir aigri et rancunier envers les gens qui nous informent sur ces problèmes, et à nous réfugier dans une posture égoïste radicale.

Demandons-nous simplement : qu’est-ce qui a de la valeur à nos yeux, et comment pourrions-nous y contribuer ?

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.