Faut-il avoir peur de la société post-travail

Avec les progrès de l’automatisation et de l’intelligence artificielle, on pourrait imaginer à terme une société post-travail, où tout le monde aurait un salaire confortable et où travailler serait totalement optionnel. Et en tant que gauchiste bisounours cosmopolite, je suis bien entendu favorable à une telle société. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.

À ce qu’il semble qu’on puisse dire, beaucoup craignent que cela nous mène à une société oisive, décadente, abrutie, amorphe et dépressive. Autrement dit, que si le travail n’est plus le centre de nos vies, s’il n’est plus la colonne vertébrale de notre civilisation, ben ce sera la porte ouverte à toutes les fenêtres.

Cette appréhension a été résumée de manière assez cash par le conférencier Laurent Alexandre : selon lui, une telle société ferait de nous – je cite – « des gens qui font 300 flips du bourgeois du blanc de plus que moi en enroulant des vidéos sur leur canapé toute leur vie ».

Et du coup, au lieu d’anticiper avec exaltation une société post-travail, au lieu d’y réfléchir et de s’y préparer, ces gens-là vont avoir tendance à freiner des quatre fers. Hashtag « pas touche à mon travail ». Hashtag « il faut sauver le soldat travailleur », même si on sait pas trop comment.

Le cliché du chômeur dépressif

Et le point que je voudrais faire ici, c’est que d’une part, ces craintes me semblent très largement exagérées, et d’autre part, même si elles étaient en partie justifiées, on peut imaginer des solutions beaucoup plus intéressantes que perpétuer le fétichisme du travail.

Mais déjà, d’où viennent ces craintes ? Eh bien, je pense que c’est lié au cliché du chômeur dépressif qui ne ferait rien de la journée à part regarder la télé, scroller sur Facebook, qui laisserait les déchets s’accumuler dans son appartement, plongé dans une sorte de torpeur existentielle voire dans l’alcoolisme.

Et à cette figure, il est intéressant d’en opposer une autre : celle du jeune retraité qui est encore plutôt en forme, qui va faire des activités associatives, un peu de sport, lire, aller à des événements culturels, rencontrer des gens, etc.

Alors, bien sûr, tous les retraités ne sont pas comme ça. Mais ce qui est intéressant, c’est que pour beaucoup de gens, lorsqu’ils pensent à un chômeur, ils pensent direct à ce cliché de personne apathique et malheureuse. Alors que lorsqu’ils pensent à un retraité, bah non, pas plus que ça. Ils ne se disent pas immédiatement : « Mon Dieu, cette personne a arrêté de travailler, plus sa vie n’a de sens, elle doit être complètement perdue et désorientée ! »

Pourquoi cette différence de perception ? Eh bien, c’est sans doute lié au stigmate social qui est lié au fait de ne pas travailler. Le retraité, on se dit qu’il a bien travaillé pendant 30 ou 40 ans, et donc qu’il a « mérité » sa retraite. Alors que le chômeur a honte de ne pas travailler, d’être un « poids pour la société ». Il doit pointer à Pôle Emploi et subir un flicage humiliant pour toucher ses allocations, et risquer de les perdre à tout moment.

Sauf que, dans une société post-travail, ce stigmate social n’aurait plus de raison d’être. Vu que tout serait plus ou moins automatisé, le but de toute cette automatisation serait justement que nous puissions profiter sans complexes de notre temps libre. Il n’y aurait plus aucune raison d’avoir honte de ne pas travailler dans une telle société. Ce serait comme culpabiliser de ne pas participer à la chasse au mammouth en 2021.

La figure de l’étudiant permanent

Il me semble donc raisonnable de supposer que dans une telle société, l’état d’esprit des gens serait beaucoup plus proche de celui d’un jeune retraité que de celui d’un chômeur malheureux.

Mais imaginons qu’il y ait quand même une partie importante de la population qui serait malheureuse dans une société post-travail. Du coup, on fait quoi ? On demande aux gens de creuser et de reboucher des trous, histoire de travailler pour travailler ? Bien, replaçons les machines pour redonner du sens à nos vies avec de formidables tâches répétitives ?

Je pense qu’on peut faire beaucoup mieux que ça. Par exemple, une autre figure qu’on peut évoquer, c’est celle de l’étudiant. Tout comme le chômeur, l’étudiant n’est pas productif sur le marché du travail. Mais tout comme le retraité, on ne va pas non plus partir du principe qu’il est dépressif et malheureux à cause de sa condition d’étudiant.

Eh bien, nous pourrions imaginer être des étudiants permanents. Mais pas forcément assis sur une chaise pendant huit heures par jour devant un cours magistral. On pourrait imaginer quelque chose de beaucoup plus participatif, avec plein de projets, des activités associatives, un appel à la créativité de chacun. Vous savez, comme la vision idéalisée des étudiants du campus américain dans les films, qui est assez éloignée de la réalité ? Sauf que là, on pourrait transformer cette vision idéalisée en réalité.

Faisons preuve d’imagination

En passant, les gens qui parlent sans cesse de « décadence civilisationnelle » (oui toi, là, au fond), ces gens-là ont par ailleurs tendance à beaucoup admirer la Grèce antique, ou du moins une vision idéalisée de la Grèce antique où on se consacrait à la création, la science, aux arts martiaux, la philosophie, etc. Eh bien faisons ça, comme ça !

Au lieu de placer sa fierté dans le fait de participer au dur labeur nécessaire au bon fonctionnement de la société (pré-automatisation), eh bien on pourra la mettre dans le fait de participer à la grande école de la vie de la turbo-civilisation du cyberfutur.

Alors, pour ma part, je ne suis pas spécialement fan de rendre ce genre d’activités obligatoire. Mais si c’est vraiment ça le point de blocage pour beaucoup de gens (le truc qui les empêche d’embrasser l’automatisation radicale et la société post-travail), eh bien, faisons Harry Potter dans la Matrix. Ce sera toujours beaucoup mieux que de considérer que la seule source de sens dans la vie de la majorité des humains sur Terre ne peut venir que de boulots ingrats et répétitifs. Au lieu de nous accrocher à notre religion du travail, faisons preuve d’un minimum d’imagination.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.