L’aversion à la trahison protectrice
Je suis récemment tombé sur une étude mettant en évidence un biais cognitif peu connu (voir dans la description). Ce biais cognitif, c’est ce que les auteurs de l’étude appellent la « protection betrayal aversion » — l’aversion à la trahison protectrice. Alors, c’est un poil plus compliqué à expliquer que la plupart des biais cognitifs, mais ne vous inquiétez pas, dans quelques minutes tout fera sens. Attachez vos ceintures.
Imaginons que vous devez acheter une nouvelle voiture, et vous avez le choix entre deux modèles différents :
- Voiture rouge : elle est équipée d’un airbag, et des tests ont montré que, dans cette voiture, en cas d’accident grave, vous avez 2 % de chances d’être tué par l’impact du crash.
- Voiture bleue : elle est équipée d’un autre modèle d’airbag, et des tests ont montré que, pour cette voiture, en cas d’accident grave, vous avez seulement 1 % de chances d’être tué par l’impact du crash — car ce modèle d’airbag est plus efficace. Mais, toujours en cas d’accident grave, vous avez également 0,01 % de chances d’être tué par des fumées toxiques qui pourraient s’échapper du moteur. Ce qui fait au total environ 1,01 % de chances de mourir en cas d’accident grave — donc environ deux fois moins que pour la voiture rouge.
Bon, ici, 64 % des personnes interrogées choisissent la voiture bleue, ce qui montre qu’une majorité de gens préfèrent la voiture qui minimise les chances de mourir en cas d’accident grave. Merci, Captain Obvious.
Alors, où est-ce que je veux en venir ? Eh bien, vous allez voir. Imaginons maintenant un deuxième dilemme, similaire au premier, sauf qu’on change un petit détail. Pour la voiture bleue, en cas d’accident grave, on n’a plus 0,01 % de chances de mourir à cause des fumées toxiques du moteur. Non, à la place, vous avez 0,01 % de chances de mourir à cause de l’impact de l’airbag qui, en se déclenchant lors du crash, a un petit risque de vous taper un peu trop fort dans la poitrine.
Et si on change juste ce petit détail, eh bien, à présent, seulement 27 % des gens choisissent la voiture bleue. Pourtant, les probabilités de mourir sont exactement les mêmes !
Qu’est-ce qui explique cette différence ? Eh bien, si on demande aux participants de l’étude, ils donnent des explications comme : « Si l’airbag est censé me sauver la vie, je préfère celui qui ne risque pas de me tuer. » Ou bien : « Je n’aimerais pas du tout que l’airbag qui est censé me sauver la vie soit la cause de ma mort. »
Et du coup, ils préfèrent la première voiture, qui a un airbag moins efficace, qui a deux fois moins de chances de les sauver en cas d’accident — mais qui n’a pas ce tout petit risque d’être la cause de leur mort en cas d’accident. Autrement dit, ils préfèrent augmenter leur probabilité de mourir pour ne pas risquer d’être trahis par le dispositif qui est censé les protéger.
Et cette étude a été répétée en remplaçant l’airbag par une alarme incendie. Et vous me voyez venir : par un vaccin.
Ici, ce n’est pas juste un biais d’omission. C’est que l’idée qu’il existe une toute petite probabilité pour qu’un vaccin nous cause du tort, ça nous est insupportable, parce que le vaccin est censé nous protéger, bordel. Et du coup, on va préférer choisir un vaccin moins efficace, pour ne pas prendre le risque d’être « trahi » par le vaccin — même si on est pleinement conscient que faire ce choix augmente les chances de mourir.
Et ça peut expliquer pourquoi on exige des standards de sécurité proches de la perfection pour des trucs comme les vaccins, et qu’un petit nombre d’effets secondaires indésirables peut suffire à faire largement augmenter le sentiment anti-vaccins. Ce n’est pas juste une histoire d’être bien informé ou d’estimer correctement les risques : c’est aussi parce que nous n’aimons visiblement vraiment pas nous sentir trahis par des trucs qui sont censés nous protéger.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.