Suspendre son jugement

Une expression qui revient souvent, et plus particulièrement chez les sceptiques, c’est « je suspends mon jugement ». C’est-à-dire, en gros : « Je n’ai pas assez d’informations sur cette question pour me prononcer, donc je ne me prononce pas — ou du moins, pas encore. »

Alors, bien sûr, comme vous vous en doutez, je vais formuler des critiques par rapport à cette expression. Mais déjà, reconnaissons quand même ses aspects positifs.

Comment est-ce qu’on en vient à se dire que c’est une bonne idée de suspendre son jugement ? Eh bien, par exemple, ça peut être à force de voir des gens qui jugent sur la base de trop peu d’éléments. Par exemple, quelqu’un qui voit passer sur Twitter un article de presse parlant d’un possible lien entre la consommation de café et le cancer, et qui va aussitôt conclure : « Eh ben voilà, le café cause le cancer. Nespresso, Monsanto, tous pourris. »

En passant, l’expression « cause le cancer » est elle-même critiquable, car en pratique, la plupart des produits ont des effets sur tout et n’importe quoi, sauf que la plupart du temps, ce sont des effets minuscules, même lorsqu’ils sont statistiquement significatifs, comme on dit. Si le café augmente les risques de cancer de 0,01 %, a priori, c’est pas un drame. Il faudrait plutôt se demander quelque chose comme : est-ce qu’une consommation régulière de café — disons trois tasses par jour pendant plus de 30 ans — augmente de façon non négligeable la probabilité de cancer par rapport à quelqu’un qui n’en boit pas du tout ?

Fin de la parenthèse. Bref, je disais : à force de voir des gens qui émettent des jugements péremptoires en se basant sur très peu d’informations, on peut avoir envie de se dire qu’il vaut mieux suspendre son jugement.

Mais cela aussi a ses limites. Déjà, remarquez que la formulation est très juridique. La plupart du temps, on ne nous demande pas de rendre un jugement binaire, comme une décision de justice. On a juste une opinion plus ou moins prononcée.

Et puis, imaginons qu’un beau jour, on finisse par être convaincu que le café cause le cancer, parce qu’on a vu suffisamment d’études solides sur la question, par exemple. Ça veut dire qu’on sera passé de la suspension de jugement à un jugement que le café cause le cancer. Mais comment ça se passe, du coup ? A quel moment est-ce qu’on « dé-suspend » son jugement ? Lorsqu’on a accumulé un nombre d’indices suffisant ? Est-ce qu’il y a un moment où, d’un coup, le jugement tombe tel un coup de marteau de tribunal ?

Bon, en pratique, probablement pas. Mais du coup, ça rend la formulation très décalée par rapport à la manière dont nos opinions se forment réellement. Et si le langage influence notre manière de penser, eh bien, une expression comme « suspendre son jugement » pourrait nous amener à raisonner de façon un peu binaire — ou plutôt ternaire : soit oui, soit non, soit « je sais pas ».

Bon, allez, encore une fois, c’est mieux que de juger à l’emporte-pièce. Mais est-ce qu’on ne pourrait pas faire mieux que ça ?

Eh bien, comme expliqué dans la vidéo sur les crédences (voir dans la description), il est possible de décrire précisément notre degré de confiance en une affirmation, entre 0 % et 100 %. Et non, ce n’est pas juste un chiffre qu’on balance au hasard — allez voir la vidéo si vous êtes sceptique.

Du coup, ce qui correspondrait à un « jugement » ici, ce serait une crédence très proche de 0 % ou de 100 %. Ou, dit autrement, ça voudrait dire qu’on serait prêt à parier beaucoup d’argent sur le fait que cette affirmation est vraie ou fausse. Et la suspension de jugement, c’est tout ce qu’il y a entre les deux.

Sauf qu’ici, il y a bien cinquante nuances de suspension de jugement. Avoir une crédence de 25 % dans « le café cause le cancer », c’est pas du tout pareil qu’une crédence de 75 % — même si ça reste très incertain dans les deux cas. Et ça souligne le fait qu’on ne bascule pas brutalement d’une absence de jugement à un jugement. Non, c’est tout un processus.

Bref, l’idée qu’il faut suspendre son jugement peut nous amener à troquer un monde en noir et blanc pour un monde où presque tout est uniformément gris. Et si on pense qu’il devrait y avoir cinquante nuances de gris — bienvenue au monastère — eh bien, plutôt que de suspendre ou non notre jugement, il faudrait plutôt essayer de quantifier notre incertitude.

Encore une fois, je vous renvoie à ma vidéo sur les crédences, ces sympathiques meubles de cuisine que l’on gagnerait à installer dans le manoir de l’esprit critique (voir dans la description).

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.