La polarisation est-elle un problème
On entend souvent parler de polarisation dans le débat public, sur les réseaux sociaux, sur les plateformes de recommandation. Bon alors, je sais que pas mal de gens aiment remettre en question ce phénomène, surtout en France, mais ce n’est pas de ça qu’on va parler ici. En fait, supposons qu’il y ait effectivement de la polarisation, voire qu’elle empire avec le temps. Face à cela, beaucoup de gens ont la réaction suivante : « Mais en quoi est-ce un problème ? » Et c’est vrai qu’on a peut-être trop tendance à considérer cela comme allant de soi, que la polarisation est un problème. Donc ça vaudrait le coup de développer un petit peu sur ce point.
Mais déjà, qu’entend-on exactement par « polarisation » ? Eh bien, pour illustrer, allons voir ce que font des experts en ingénierie de la polarisation : les services d’influence russes.
Suite à une enquête du Congrès américain, il a été établi qu’un grand nombre de publicités Facebook avaient été financées par une organisation russe nommée IRA, l’Internet Research Agency. Les résultats de l’enquête sont disponibles sur le site du Congrès américain (voir dans la description). Et il est intéressant de voir quel genre de publicités ont été financées par cette organisation.
Est-ce que ce sont uniquement des publicités en faveur de Donald Trump ? Eh bien, non, pas exactement. Par exemple, l’IRA a financé à la fois la mise en avant de posts Facebook qui glorifient la police américaine et des mèmes anti-police. A première vue, on pourrait se dire que c’est idiot : est-ce que les effets de ces deux types de posts ne vont pas s’annuler mutuellement ?
Eh bien, c’est là que la polarisation entre en jeu. A priori, les services d’influence russes se fichent pas mal que l’opinion publique américaine soit pour ou contre la police. Par contre, si ça peut créer du conflit au sein de la population américaine, et donc concentrer l’énergie des Etats-Unis sur la gestion de leurs problèmes internes, et donc laisser davantage de champ libre à la Russie sur le plan international par exemple — eh bien, là, tout de suite, ça devient beaucoup plus intéressant.
Dans le même ordre d’idée, des trolls russes ont également participé à l’organisation de manifestations pro-Trump et anti-Trump (voir dans la description).
Bref, les services d’influence russes semblent considérer que faire ce genre de truc est une excellente manière de foutre le bordel aux Etats-Unis. Alors, peut-être qu’ils se plantent complètement de stratégie, mais a priori, je dirais qu’ils maîtrisent assez bien leur corps de métier.
Notez que ces publicités Facebook n’apportent pas de nouvelles informations pertinentes au débat public : c’est juste de la galvanisation du sentiment pro-police, anti-police, pro-Trump ou anti-Trump, etc. Le résultat de l’opération, c’est surtout que chaque camp va penser un peu plus que la veille que l’autre camp est stupide, malveillant et dangereux — alors que rien n’a changé dans la situation concrètement. Et ce genre de post, tout de même, peut entraîner une sorte de cercle vicieux de polarisation : la situation reste la même, mais les deux camps en présence sont de plus en plus galvanisés et survoltés, ce qui peut conduire à des actions qui, elles, vont réellement empirer la situation.
Bon, avant d’aller plus loin, il faut que je dissipe un gros malentendu. Lorsque je parle d’un sujet dit « polarisant », je ne dis pas qu’il suffirait de mettre tout le monde autour d’une grande table, de résoudre les désaccords avec de la communication non violente, et qu’à la fin tout le monde se fait des câlins et des bisous. Même si chaque camp comprenait aussi bien que possible la perspective de l’autre camp, il pourrait toujours y avoir des désaccords, notamment parce que tout le monde n’a pas les mêmes intérêts.
Par exemple, si on relançait le débat sur l’ISF (l’impôt sur la fortune), eh bien, on pourrait constater, de façon extrêmement surprenante et inattendue, que le camp des « riches » tend à être contre l’ISF et que le camp des « pauvres » tend à être pour l’ISF. Incroyable, n’est-ce pas ?
Mais justement, la polarisation nous éloigne de cette compréhension mutuelle maximale des deux camps, et ce de façon absolument pas constructive. Par exemple, il y a ce qu’on appelle le « perception gap » aux Etats-Unis (voir dans la description). C’est la différence entre ce que pensent réellement les électeurs démocrates sur divers sujets, et ce que les républicains pensent que les démocrates pensent sur ces sujets — et vice versa.
Par exemple :
- Selon les démocrates, près de la moitié des républicains sont opposés à toute forme d’immigration, alors qu’en fait, ils sont seulement 15 % à y être radicalement opposés.
- De même, selon les républicains, plus de la moitié des démocrates pensent que la grande majorité des policiers sont de mauvaises personnes, alors qu’en fait, ils sont seulement 15 % à le penser.
Alors encore une fois, on peut tout à fait avoir de profonds désaccords sur ce genre de sujet. Mais une fois qu’on a dit ça, est-ce que ce ne serait pas mieux — ou en tout cas moins pire — si chaque camp avait une représentation à peu près correcte de ce que pense l’autre camp, et pas une vision distordue et caricaturale ?
La radicalité n’est pas forcément une mauvaise chose. Mais si on se radicalise à cause d’une vision distordue de ce que pense l’autre camp, alors on a une sorte de phénomène d’emballement idéologique déconnecté de la situation réelle, mais qui peut finir par devenir une prophétie autoréalisatrice.
Prenons par exemple le débat sur les OGM en France. Bon alors, j’ai un avis sur la question — oui, je ne suis pas neutre, je suis biaisé. Mais pour autant, je ne trouverais pas du tout souhaitable que ce débat se polarise encore davantage.
Et si je voulais aggraver cette polarisation, en m’inspirant des professionnels du métier, voilà ce que je ferais. J’irais créer un premier compte Twitter où j’irais chercher des tweets anti-OGM un peu bébêtes — on en trouve toujours lorsqu’on cherche — puis je les afficherais publiquement avec des commentaires du genre : « Non mais les anti-OGM sont vraiment des obscurantistes, wah wah. » En parallèle, j’irais créer un second compte Twitter où j’irais chercher des tweets pro-OGM arrogants et catégoriques — là encore, on en trouve toujours en cherchant un peu — puis je les afficherais publiquement avec des commentaires du genre : « Encore un shill de Monsanto, collabo du système. »
Et en faisant cela, je participerais à ma modeste échelle à déformer encore un peu plus la vision que chaque camp a du camp opposé, à augmenter encore un peu plus leur crispation et leur animosité réciproque, ce qui au bout d’un moment en poussera certains à balancer des tweets encore plus bêtes ou agressifs, que je pourrai à nouveau afficher publiquement. Hahahaha.
Bref, quand on dit que la polarisation est un problème, ça ne veut pas dire qu’il suffirait de discuter autour d’une tasse de thé pour résoudre tous les désaccords. C’est un problème dans la mesure où ça éloigne les deux camps d’une compréhension mutuelle maximale, en rajoutant du chaos inutile sur une situation qui est déjà complexe et tendue.
Et le fait que des agents d’influence étrangers voient dans la polarisation un excellent moyen de nuire à un pays donné — cela devrait au minimum nous inviter à y réfléchir pendant une minute et quarante secondes.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.