Pourquoi certains défendent les milliardaires

Alors, je sais pas si vous avez remarqué, mais à chaque fois que des milliardaires sont critiqués sur les réseaux sociaux, il y a des internautes qui surgissent de nulle part pour les défendre. Par exemple, on a pu observer ça récemment lorsque le PDG de Total a révélé son salaire de 6 millions d’euros par an. Il y a bien entendu beaucoup de gens qui trouvent une telle somme indécente, mais il y en a aussi qui soutiennent fermement que si, il mérite ce salaire.

Alors, qu’est-ce qui motive ces gens, a priori pas spécialement riches, à défendre les milliardaires avec autant d’ardeur ?

Les arguments conséquentialistes

Généralement, ils vont commencer par présenter des arguments conséquentialistes.

Premier argument : le métier de PDG est très complexe, et pour motiver des gens à faire ce genre de métier, il faut une rémunération exceptionnelle. Certes, l’argent peut être une motivation à faire des efforts supplémentaires, mais là, est-ce qu’on ne pousse pas cette idée très au-delà de son champ d’application raisonnable ? Par exemple, si on prend le PDG de Total, on pourrait utiliser une petite fraction de son salaire pour embaucher une dizaine d’experts ultra-compétents sortant des meilleures universités en leur offrant un salaire plus que confortable. Est-ce que cette équipe d’experts serait vraiment moins compétente que le PDG de Total pris tout seul ? Pour que ce soit le cas, il faudrait vraiment que ce dernier ait un degré de compétence proprement surhumain. Ce qui ne semble pas non plus être le cas, parce que bon, là on parle quand même d’un type qui a essayé d’apaiser une polémique sur son augmentation de salaire en révélant qu’il gagnait déjà autour de 6 millions par an depuis plusieurs années (voir dans la description). Ce qui semble indiquer un certain manque d’intelligence sociale, pour faire un euphémisme.

Deuxième argument : si on ne paye pas ces PDG avec des salaires extrêmement élevés, ou qu’on les taxe beaucoup plus qu’aujourd’hui, ils vont juste se barrer à l’étranger. Ce qui est vrai dans une certaine mesure, mais seulement dans une certaine mesure – sinon toutes les plus grandes fortunes de France se seraient déjà barrées dans des pays fiscalement plus avantageux. Par ailleurs, les États-Unis – célèbre pays communiste – ont trouvé une solution radicale à cela, qui consiste à poursuivre fiscalement leurs ressortissants à l’étranger, ce que l’Union européenne pourrait également faire s’il y avait la volonté politique derrière.

Troisième argument : la pente glissante. Vous savez, on commence par augmenter les impôts des milliardaires de 0,001 %, et puis de fil en aiguille, l’Union soviétique, le goulag, les Khmers rouges, 800 milliards de morts, tout ça. Bon, mais cette pente glissante existe déjà dès le moment où l’on accepte l’idée d’impôts. Donc, à moins d’avoir une position de libertarien radical qui consisterait à rejeter toute forme d’imposition, la question qu’on doit se poser, c’est : quel est le bon niveau d’imposition pour un niveau de richesse donné ? Et juste pour information, en 1941, les États-Unis avaient un taux d’imposition de plus de 90 % pour les revenus annuels dépassant 200 000 dollars (ce qui correspondrait aujourd’hui à environ 1 million de dollars, voir la description). Un taux qui est resté proche de 80 % pendant presque 50 ans.

L’argument déontologique

Mais même si on écartait tous ces arguments conséquentialistes, est-ce que cela satisferait les milliardaires justice warriors ? Eh bien, pour la plupart, pas vraiment. Parce qu’ils vont alors se replier sur un argument déontologique, qui est peut-être leur véritable argument :

Les milliardaires méritent leur salaire. Ils ont travaillé dur pour accumuler tout cet argent ou pour le faire fructifier, et cela les rend légitimes à en jouir comme ils l’entendent, peu importe à quel point ces sommes sont astronomiques.

Ouais, exactement comme le petit ouvrier qui a travaillé dur pour gagner son SMIC. Alors, on pourrait critiquer l’idée même de méritocratie, mais encore une fois, ici il s’agit d’une conception de la méritocratie qui est vraiment poussée à l’extrême. Être millionnaire, c’est déjà beaucoup d’argent. Mais être milliardaire, du coup, ça voudrait dire quoi ? Qu’on est 1000 fois plus méritant qu’un millionnaire ? Qu’on a fait 1000 fois plus d’efforts pour en arriver là ? En supposant qu’il faille déjà beaucoup travailler pour devenir millionnaire, ça voudrait dire qu’ils ont 1000 fois plus travaillé qu’une personne qui travaille déjà beaucoup. Cela semble clairement impossible, ne serait-ce que pour des raisons physiologiques.

La croyance en un monde juste

À ce stade, on peut raisonnablement soupçonner que les milliardaires justice warriors sont victimes de ce que l’on appelle la croyance en un monde juste – un phénomène qui a été pas mal étudié en psychologie sociale (si vous voulez en savoir plus, je vous renvoie vers la récente conférence de Hacking Social sur le sujet, lien dans la description).

En gros, c’est l’idée que – comme son nom l’indique – nous vivons dans un monde juste où les gens ont ce qu’ils méritent, ni plus ni moins. Sauf que là, il ne s’agit pas vraiment d’une idée qui découlerait d’observations empiriques sur le fonctionnement du monde, mais plutôt d’un attachement émotionnel à cette idée. Parce que si cette idée était fausse, cela aurait des implications angoissantes : cela voudrait dire que nous vivons dans un monde injuste où les échecs et les réussites sont loin d’être déterminés par le seul mérite, et où il n’y a aucune garantie que nos efforts vont finir par payer.

Le milliardaire justice warrior n’a pas d’intérêt direct à défendre les milliardaires, vu qu’il a lui-même des revenus tout à fait ordinaires la plupart du temps. Mais ce qu’il défend réellement en défendant les milliardaires contre toute critique, c’est l’idée que nous vivons dans un monde juste où les gens ont ce qu’ils méritent – y compris les gens les plus riches du monde. L’idée que nous vivons dans un monde où nos efforts finissent par payer, et donc, d’une certaine manière, que leurs efforts à eux vont finir par payer, et qu’à défaut de devenir immensément riches, ils auront au minimum une vie à la hauteur de leurs efforts. Sinon, ce serait angoissant, n’est-ce pas ?

Et ironiquement, cette croyance en un monde juste nous empêche de rendre le monde effectivement plus juste – en poussant vers des politiques de redistribution des richesses, par exemple. C’est une sorte de prophétie auto-annulatrice, ce qui est un peu triste quand on y pense.

Bref, si vous êtes un milliardaire justice warrior, demandez-vous si votre défense des milliardaires n’est pas une façon indirecte de défendre votre croyance en un monde juste. Et si c’est le cas, envisagez la possibilité d’arrêter.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.