Elon Musk et la liberté d’expression sur Twitter
Bon, vous avez sans doute entendu parler de l’histoire d’Elon Musk qui veut racheter Twitter. Alors, est-ce que ça va se faire, est-ce que ça ne va pas se faire ? Côté business, j’y comprends rien à cette histoire, et c’est pas le sujet ici. Ce dont je voudrais parler, c’est de la justification qu’il donne à ce rachat : selon lui, ce serait pour restaurer la liberté d’expression sur Twitter. Il se définit comme un « free speech absolutist » – un absolutiste de la liberté d’expression.
Le libre marché des idées
Bon, là on est en plein dans la croyance dans le libre marché des idées : la croyance selon laquelle si on laisse toutes les idées s’exprimer sans garde-fou, il va y avoir une sorte de sélection naturelle des idées les plus pertinentes. Une croyance largement contredite par les faits – je vous renvoie à la vidéo de Crazy Economics sur le sujet (lien dans la description).
Et donc, concrètement, pour Elon Musk, davantage de liberté d’expression sur Twitter, ça voudrait dire moins de modération. Alors, je ne vais pas prétendre que la modération de Twitter est irréprochable, très loin de là. La plupart des grandes plateformes emploient des modérateurs payés au lance-pierre, qui doivent passer en revue un nombre colossal de messages, ce qui conduit à un nombre énorme d’erreurs de jugement, quand bien même les modérateurs seraient très bien intentionnés. Et les recours sont souvent difficiles, voire impossibles.
Ceci étant dit, est-ce qu’on serait vraiment davantage libre de s’exprimer avec moins de modération sur Twitter ?
Liberté formelle vs liberté réelle
Avant de répondre à cette question, je vais mentionner une histoire sans aucun rapport. En juin 2022, des employés de SpaceX, l’une des principales entreprises d’Elon Musk, avaient écrit une lettre ouverte critiquant le comportement d’Elon Musk sur Twitter justement, et appelant à une culture d’entreprise plus respectueuse et inclusive (voir dans la description). Et les employés associés à cette lettre ont été virés de SpaceX. Tout simplement.
Alors, on pourrait se dire : est-ce bien cohérent avec les positions de Musk, qui se présente comme un absolutiste de la liberté d’expression ? Eh bien oui, mais seulement si on défend une version formelle de la liberté d’expression. Je vous renvoie à la vidéo de Monsieur Phi sur la différence entre liberté formelle et libertés réelles (lien dans la description).
En gros, ici, les employés de SpaceX sont libres d’écrire une lettre ouverte critiquant Elon Musk, et Elon Musk est libre de les virer pour ça. Voilà, tout le monde est libre ! C’est magnifique, je vais verser une petite larme.
Bon, en l’occurrence, les employés ont effectivement pu s’exprimer. Mais s’ils avaient su qu’ils allaient être virés pour ça, ils ne l’auraient sans doute pas fait. Et surtout, cela va intimider tous les autres employés de SpaceX qui seraient tentés de faire un peu trop usage de leur liberté d’expression. Ne critiquez pas le chef, ou sinon…
Bref, ici tout le monde est libre sur le papier. Mais en pratique, vu les risques que cela implique, on n’est pas exactement libre de s’exprimer.
Les conséquences concrètes
Et c’est pareil dans le cas de Twitter. Moins de modération, concrètement, cela voudra dire davantage de trollage, davantage de harcèlement, davantage de doxxing, davantage d’intimidation – des techniques qui sont déjà utilisées pour réduire des journalistes au silence dans certains pays (je vous renvoie à la vidéo de Sylvain Forge sur le terrifiant système Pegasus, lien dans la description).
Par exemple, un tweet avec près de 10 000 likes dit la chose suivante (lien dans la description) :
Du moment où Elon Musk va racheter Twitter, je vais me lancer dans une frénésie de deadnaming gigantesque.
Oui, il fait référence à ces techniques de harcèlement des personnes trans qui étaient largement pratiquées sur Twitter avant d’être interdites par le règlement.
Bref, avec moins de modération, il y aura effectivement davantage de liberté d’expression pour ce genre d’individus très bien intentionnés. Mais il y en aura de facto moins pour les cibles de ce genre d’individus – des cibles dont beaucoup ont déjà quitté Twitter à cause de ce genre de harcèlement. Bon, là, avec une modération minimale voire inexistante, ce sera largement pire.
Alors bien sûr, ces personnes restent formellement libres de s’exprimer sur Twitter. Et similairement, elles pourront librement choisir de quitter Twitter parce qu’elles n’auront plus la force morale d’y rester à cause du harcèlement systématique ou des menaces. Ouais, c’est beau la liberté formelle d’expression.
En passant, une plateforme d’échanges sans aucune modération, ça existe déjà. Ça s’appelle 4chan, qui est devenu une taverne de radicalisation et de recrutement pour néo-nazis et white suprémacistes. Inutile de préciser que toutes les minorités sont de fait exclues de ce genre de sites.
En résumé
Bref, lorsqu’on pousse à l’extrême la liberté formelle, très souvent en pratique, cela se fait au détriment de la liberté réelle de certaines personnes – tout comme la liberté économique poussée à l’extrême, la dérégulation complète de l’économie, se fait au détriment des personnes les plus précaires.
Et donc, la « liberté d’expression absolue » que promet Elon Musk, c’est surtout un beau principe abstrait, déconnecté de la liberté d’expression réelle. Autrement dit, sa défense de la liberté d’expression est avant tout une posture.
Et une posture extrêmement commode, j’ai envie de dire. Peut-être qu’on devrait arrêter d’admirer et d’encenser ce genre de grands défenseurs de la liberté d’expression théorique et abstraite – à moins que l’on n’ait aucun problème à voir certaines personnes concrètement réduites au silence. Mais dans ce cas, ce qui nous motive, c’est peut-être pas tant que ça la liberté d’expression, en fait.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.