Le biais de sélection du pire militant

Récemment, il y a un extrait vidéo qui a pas mal circulé avec une militante vegan antispéciste qui se met à hurler et à bouger dans tous les sens sur un plateau télé. Bon, vu que tout le monde voit pas forcément de quoi je parle, je suis obligé de mettre le lien dans la description, mais rien de très intéressant.

Et de façon très prévisible, cela a provoqué un déluge de commentaires et de moqueries qui peuvent se résumer à : « Lol, ces militants ont l’air totalement hystériques ! » et « Quelle bande de clowns ! »

Or, c’est assez agaçant parce que je connais des militants, des antispécistes qui produisent un travail de grande qualité, bien argumenté, etc. Voir dans la description. Bien sûr, on n’est pas obligé d’être d’accord avec tout ce qu’ils disent, mais c’est pas non plus des trucs qu’on peut balayer d’un revers de la main.

Alors, évidemment, pour un animateur télé comme Cyril Hanouna, il est beaucoup plus intéressant d’inviter les militants qui vont péter un câble en direct, parce que ça fait de l’audience.

Mais pourquoi ça fait de l’audience, au fait ?

Pour le plaisir pervers de voir quelqu’un péter un câble en direct ? Alors, oui, sans doute. Mais y’a pas que ça. Il y a aussi le fait qu’une grosse partie du public a un a priori assez négatif sur tous ces militants : militantisme, écologie, féminisme, l’antispécisme…

Les militants vegan, par exemple, sont généralement vus comme des emmerdeurs qui empêchent de manger son steak tranquillement sans se poser de questions.

Et lorsqu’on n’aime pas trop une cause X de base, et bien c’est un délice de voir des militants pro-X péter un plomb et se ridiculiser publiquement. Cela permet de se dire : « Oh, sous le soleil, si on lâche les chiens dangereux, ils sont complètement du rachis ! Bella, il est bien raison de mépriser le concept X ! »

Très souvent, quand des militants nous agacent, c’est parce qu’il y a une petite voix dans notre tête qui nous murmure qu’ils pourraient ne pas avoir entièrement tort, au fond. C’est un peu comme les insultes : si une insulte nous semble vraiment sortir de nulle part, genre « Je suppose que tu es un illuminati, petit blanc », ben ça nous fait juste marrer. Mais si une insulte nous renvoie à nos insécurités enfouies, et bien là, ça peut nous blesser et nous énerver.

Et voir un militant se ridiculiser publiquement, ça permet de faire taire cette petite voix et de rétablir le confort moral : « Ils sont tous du rationnement, nous sommes les anges ! »

Bon, mais le problème, c’est que le monde est tellement vaste que pour à peu près n’importe quelle cause X, on trouvera forcément des militants pro-X qui nous semblent grotesques et ridicules. Ce qui nous permettra à 3 commodément d’ignorer tous les autres militants pro-X.

Sur un sujet un peu nerd, par exemple, j’ai longtemps méprisé certaines idées concernant les risques de l’intelligence artificielle, parce qu’elles étaient défendues entre autres par des gens qui disaient également des trucs que je trouvais assez ridicules.

Et c’est d’autant plus vrai avec internet et les réseaux sociaux, et notamment Twitter, qui est un peu une machine à sélectionner les militants les plus caricaturaux de n’importe quelle cause. Et de se dire qu’on a bien raison de mépriser cette cause, voire même de se mobiliser contre cette cause, car « ces gens sont fous, ces gens sont dangereux ! »

On pourrait appeler cela le biais de sélection du pire militant.

Et du coup, si on veut être un peu plus rigoureux et un peu moins auto-complaisant, il pourra être utile d’adopter l’attitude suivante :

Lorsqu’on voit un militant qui nous semble grotesque et ridicule, plutôt que de cliquer aussitôt sur le bouton « partager » afin d’en rire avec d’autres « gens normaux et pas hystériques », il peut être utile de s’arrêter trois secondes et de se demander :

Bon, vous pouvez aussi partager la vidéo, mais vous irez en enfer pour ça !

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.