L’exemple de Camden - Repenser la police
Un sujet qui revient souvent à l’approche des élections, c’est celui de l’insécurité. Beaucoup de gens considèrent qu’il y a de nombreux endroits où on n’est pas en sécurité, et que la solution à ce problème, c’est d’avoir une police beaucoup plus ferme et beaucoup plus stricte. Ils vont donc avoir tendance à voter pour des politiciens qui leur promettent une police plus ferme et plus stricte. Mais est-ce vraiment l’approche la plus efficace ?
Il y a un exemple très intéressant aux Etats-Unis qui donne matière à réfléchir. Il s’agit de la ville de Camden, dans le New Jersey. Il y a moins de dix ans, Camden était considérée comme la ville la plus dangereuse des Etats-Unis, avec le taux de meurtres le plus élevé d’Amérique du Nord. Il y avait du trafic de drogue à chaque coin de rue, et les gens avaient peur de sortir de chez eux. Le taux de pauvreté était de 40 %, contre 13 % pour le reste du pays. Ouais, en gros, c’était bien pire que le plus sensible des quartiers sensibles en France.
Alors, dans ce genre de situation, on choisit souvent de doubler la mise en termes de fermeté et de répression policière. Mais ici, le gouvernement du New Jersey a voulu tenter quelque chose de radicalement différent. De manière intéressante, cette expérience a été soutenue à la fois par le parti démocrate et le parti républicain.
Et depuis :
- Le nombre de crimes violents a été divisé par deux.
- Le nombre de meurtres a été divisé par trois.
- Le nombre de plaintes pour usage excessif de la force policière a été divisé par vingt.
Alors, que s’est-il passé ? Eh bien, il y a eu une réforme radicale de la police locale. L’intégralité du département de police a été licenciée, puis réembauchée au cas par cas. Mais pour être embauché dans la nouvelle équipe, il fallait adhérer à un nouveau code de conduite très spécifique.
Selon ce code, les policiers doivent se voir avant tout comme des travailleurs sociaux, qui doivent chercher à résoudre les problèmes plutôt que de juste sanctionner. Ils ne seront plus récompensés en fonction de leur nombre de contraventions ou d’arrestations.
Lors de son premier jour de travail, chaque policier doit aller frapper à la porte des gens du quartier, se présenter, et leur demander : « Qu’est-ce qu’il faudrait améliorer dans votre quartier ? » La police organise régulièrement des barbecues, des cinémas en plein air avec le film Le Roi Lion — très important — et distribue gratuitement des glaces. Des habitants rapportent que, pour la première fois dans leur vie, ils connaissent le nom des agents de leur quartier.
Alors, c’est bien vos bisounourseries, mais que fait la police face aux crimes ? Eh bien, principalement de la désescalade. C’est une situation qui est presque devenue un cliché : un simple contrôle d’identité, la personne s’énerve, les policiers haussent encore plus le ton, et ça finit en bavure policière.
Ici, la désescalade est inscrite dans les principes fondamentaux qu’il faut accepter pour rejoindre la police de Camden. Les policiers ne sont pas livrés à eux-mêmes : ils reçoivent un entraînement intensif à la désescalade et à la prise de décision en situation tendue, avec des mises en situation réelles. L’usage de la force n’est permis que lorsque toutes les techniques de désescalade ont été épuisées. Et d’après la police de Camden, l’usage de la force est beaucoup moins souvent nécessaire, du coup, ce qui réduit également les risques pour les policiers eux-mêmes.
Bon, OK, mais lorsqu’il faut vraiment passer à l’action, on fait quoi ? Eh bien, là encore, c’est extrêmement codifié :
- L’usage de la force ne doit être utilisé que dans le cadre de la stricte application de la loi.
- Il doit être proportionné à la situation et précédé d’un avertissement clair.
- La santé mentale de la personne visée doit être prise en compte.
- Des secours médicaux doivent être appelés immédiatement si nécessaire.
- Les prises d’étranglement sont interdites.
- Tout usage excessif de la force doit être rapporté à la hiérarchie.
Par exemple, un policier a été filmé en train de tabasser une personne au sol. Il a été licencié dès le lendemain, et la vidéo a été montrée à tout le département, en posant la question : « Est-ce que quelqu’un parmi vous pense que cela est conforme à notre code de conduite ? »
Un autre exemple intéressant : celui d’un homme, probablement sous l’emprise de substances, qui menaçait des policiers avec un couteau. Dans de nombreuses villes des Etats-Unis, il aurait été abattu sur-le-champ. Là, un groupe de policiers l’a accompagné lentement le long de la rue, tout en l’encerclant progressivement, jusqu’à ce qu’il puisse être interpellé sans risque.
Dernier aspect important : les bodycams. Chaque policier a une caméra fixée sur lui, qu’il doit allumer dès que la situation chauffe un peu. Oui, c’est une idée souvent évoquée dans les médias, mais qui est rarement implémentée rigoureusement en pratique. Et pour chaque usage de la force, la vidéo est passée en revue par la hiérarchie pour vérifier que le code de conduite a bien été respecté.
Alors, on pourrait penser que toutes ces contraintes limitent le champ d’action de la police, et donc son efficacité. Mais en fait, non. La conséquence de ce nouveau mode de fonctionnement, c’est que ça a largement réduit à la fois les violences policières et la criminalité. On a souvent tendance à penser que l’inverse de la fermeté, c’est le laxisme. Mais ici, on ne peut clairement pas parler de laxisme : il s’agit d’un mode de fonctionnement très réfléchi et organisé, avec beaucoup d’entraînement et de moyens derrière.
Et l’approche qui consiste à rendre la police toujours plus répressive, que ce soit en France ou aux Etats-Unis, ça ne donne pas des résultats extraordinaires. Parce que ce n’est pas juste de la répression, toutes choses égales par ailleurs, qui réduit la criminalité. Comme le montre l’exemple de Camden, le fait que la police adopte une approche plutôt punitive ou coopérative, ça aura un impact sur la criminalité, justement.
Bref, si des politiciens vous promettent de transformer les policiers encore un peu plus en RoboCop ou en Stormtrooper, posez-vous la question : est-ce que c’est vraiment ça, l’approche la plus efficace ? En fait, est-ce que l’on ne gagnerait pas à s’inspirer davantage d’approches comme celle de Camden ?
N’hésitez pas à dire ce que vous en pensez en commentaire.