Le complotisme et la quantification des doutes

Le mot « complotistes » a le don d’énerver les personnes qui se sentent visés, parce qu’on a l’impression que cela disqualifie d’entrée de jeu leurs croyances, alors qu’il y a des complots historiquement documentés, par exemple. Bon, mais du coup, qu’est-ce qui fait que certaines personnes croient à certains complots et d’autres non ?

En faisant des recherches, on trouve plein de facteurs explicatifs psychologiques ou sociaux, mais j’avoue que tout cela me laisse globalement très insatisfaits, parce que ces considérations me semblent très éloignées de mon expérience de discussions avec des taux dans deux théories du complot, qui très souvent sont vraiment monsieur et madame tout le monde, des gens extrêmement ordinaires, tant par leur condition sociale que par leur manière de penser. Autrement dit, des gens pas très différents de moi.

Du coup, ce qui suit n’est qu’une réflexion personnelle de youtuber random. Vous êtes prévenus.

Dans les discussions sur l’existence ou non de complots, donc le nom du désaccord est très souvent lié à la manière dont on appréhende le doute. Prenons un exemple : monsieur Martin est un homme d’un certain âge, et d’après les statistiques officielles, s’il chop locaux vides, il a une chance sur dix de faire une forme très grave, voire mortelle. Alors, il a quelques réserves sur la sécurité des vaccins, mais il est quand même d’accord pour dire que si on a une chance sur dix de faire une forme très grave en chopant locaux vides, ben il vaut mieux être vaccinés.

Oui, mais voilà, ces statistiques officielles-là, bas, il ne fait pas confiance. Selon lui, la classe politique est corrompue, et l’industrie pharmaceutique ne cherche que se faire de l’argent sur notre dos. Il y a eu plusieurs histoires de corruption politique et de scandales sanitaires par le passé. Du coup, qu’est-ce qui lui dit que big pharma n’a pas envoyé quelques pots de vin à la caste politique afin qu’ils falsifient des statistiques de mortalité du virus pour le faire paraître beaucoup plus grâce qu’il ne l’est réellement ? Est un signe refonder beaucoup plus de vaccins.

Et comme il n’a pas confiance dans ses statistiques officielles, ben dans le doute, il ira pas se faire vacciner. OK, là, on pourrait s’embarquer dans une longue discussion sur pourquoi il faudrait croire ou nous ces statistiques officielles, mais c’est un peu comme les discussions sur la terre plate : « Qu’est-ce qui me prouve que la terre est ronde ? Parce que j’ai vu des photos de la NASA, mais qu’est-ce qu’ils me prouvent qu’elles n’ont pas été fabriqués ? Ou alors c’est parce qu’un obscur savant de l’antiquité a fait une expérience avec de l’ombre dans un puits, là, mais qu’est-ce qui me prouve que c’est vrai ? Est-ce que j’ai refait l’expérience moi-même ? »

Bref, c’est un jeu de tiroir un briquet sans fin, mais on pourrait aussi prendre le problème par un autre bout et se demander à quel point monsieur Martin dit-il des statistiques officielles. Bon, j’ai déjà fait plusieurs vidéos sur la notion de toutes les danses (voir la description), mais faisons une version simplifiée de cette expérience de pensée.

Imaginons que monsieur Martin rencontre le grand oracle cosmique qui a la réponse à toutes les questions, et le grand oracle cosmique lui pose la question : « Est-ce que oui ou non les statistiques de mortalité du Covid par tranche d’âge ont été trafiquées suite à des pots de vin de l’industrie pharmaceutique ? »

Si monsieur Martin répond correctement, il deviendra milliardaire, et sinon, ben ils furent en lecture pour l’éternité. Pas de pression. Que va-t-il répondre ? Ben, si il est vraiment convaincu qu’il y ait eu des pots-de-vin de big pharma pour trafiquer ses statistiques, il est logique de répondre oui. Mais il me semble que la plupart des monsieur Martin ne doute pas à ce point de l’honnêteté de ses statistiques.

Il en doute juste un peu, mais ce doute n’est pas assez grand pour qu’il prenne le risque de répondre oui, et donc ils jugeraient sans doute plus prudent de répondre non. Mais du coup, qu’est-ce que ça veut dire ? Cette réponse est bien, ça veut dire que monsieur Martin considère qu’il y a moins d’une chance sur deux que les statistiques du Covid aient été sérieusement trafiquées suite à des pots de vin.

Autrement dit, du point de vue de monsieur Martin, il y a au moins une chance sur deux que ces statistiques soient honnêtes, et donc toujours de son point de vue, il y a oman a une chance sur deux d’avoir une chance sur dix de faire un kobe des gravats, ou autrement dit, au moins une chance sur 20. Ce qui reste encore très élevé.

À priori, on ne monterait pas sur un manège de fête foraine qui a une chance sur 22 finir en accident grave. Alors, une chance sur 22 copies de grave, est-ce que c’est suffisant pour que monsieur Martin se vaccine ? Ben, ça, c’est à lui de voir. Mais là, il a déjà une base beaucoup plus claire pour prendre une décision, parce que c’est quoi l’alternative ? Ben, l’alternative, c’est ce qu’on pourrait appeler le doute non quantifié, en gros : « J’ai des doutes, et donc dans le doute, je m’abstiens. »

Et c’est un mode de raisonnement qui ne concerne pas que les tenants de théories du complot. Cela concerne également beaucoup de personnes qui se considèrent comme ses petits coups scientifiques. Mais si on n’essaye pas de quantifier notre niveau de doute, et bien une souris de doute peut vite se transformer en éléphant de doute sans qu’on s’en rende compte.

Après tout, nous ne sommes certains de rien. On peut avoir des doutes sur tous nos têtes. On reconnaît vivre dans la matrice. Est OK, mais quel niveau de doute ? Si on ne se pose pas cette question, alors n’importe quel niveau de doute peut être suffisant pour ne pas prendre certaines décisions, comme la décision de se faire vacciner, par exemple.

Sauf que l’absence de décision est une décision, elle aussi, qu’ils comportent également des risques. Alors, bien sûr, il existe des complotistes hardcore qui sont vraiment convaincus dur comme fer de l’existence de certains conflits ou très sophistiquées, mais il me semble que ceux-là sont une minorité.

En revanche, il y a énormément de complotisme ordinaire, le complotisme de monsieur et madame tout le monde, de vos voisins de palier, de monsieur Martin, qui est beaucoup moins spectaculaire, mais qui conduit toute une partie de la population à l’hésitation vaccinale, par exemple.

Et je ne dis pas qu’ils ont tort d’envisager l’existence de complots. Peut-être même qu’ils ont raison, si ça se trouve. Un, mais je pense qu’il serait utile qu’ils se demandent à quel point doutons ou de la entre guillemets version officielle, et s’ils font cet exercice de quantifier leurs doutes, ils peuvent ensuite se demander quelles conséquences cela devrait-il avoir sur mes choix, en gardant à l’esprit que ne pas choisir avait également un choix.