La radicalisation par l’ironie
Ça fait un moment que je voulais parler du concept de radicalisation par l’ironie, et il y a un très bon exemple qui vient de sortir, donc parlons-en.
Vous en avez sans doute entendu parler. Il s’agit d’une vidéo réalisée par des YouTubeurs de type viriliste-survivaliste, on va dire, qui s’amusent à fusiller puis poignarder un mannequin censé représenter un gauchiste. Ouais, une personne qui vote à gauche, quoi. J’ai mis une référence dans la description si vous êtes vraiment motivés.
Alors, que se passe-t-il dans cette vidéo ? Eh bien, je cite :
Le but, c’est de savoir si Jean-Gauchiste pourra survivre aux gens normaux qu’il insulte et qu’il méprise depuis des années. Donc on va utiliser la munition la plus courante chez les gens normaux : le calibre 12.
En précisant plus loin que « c’est très facile à se procurer. » Et il ajoute, d’une voix sarcastique :
Le but n’est pas d’imager le fait de tirer sur un gauchiste. C’est un test scientifique pour savoir s’il peut résister aux balles. Vous avez bien vu que c’est une vidéo pédagogique, pour inciter les gauchistes à se préparer à une situation qui pourrait survenir dans un futur proche.
Par exemple, une attaque de groupes terroristes… ou bien de ces « gens normaux » qu’il vient de mentionner. Avant de passer à l’action, ils en remettent une couche : « Cette vidéo n’est pas là pour vous inciter à produire de la violence, c’est purement scientifique. »
Bon, ben là, ils tirent plusieurs coups de fusil sur un mannequin déguisé en gros cliché de gauchiste. Ça lui arrache la tête. Petite blague sur le fait qu’il n’a plus de tête, « il ne peut plus dire de la merde et se prononcer en faveur de la PMA-GPA. » Ensuite, il y a tout un passage qui encourage l’audience à se procurer des armes à feu, en donnant plusieurs astuces pour y parvenir facilement – genre, prétendre que c’est pour faire du tir sportif. Et pour finir, il poignarde furieusement ce qu’il reste du mannequin avec une quinzaine de coups de couteau et des cris d’exultation, en concluant par un dernier « purement scientifique » suivi d’un ricanement. Là, on voit s’afficher à l’écran les mots « purement scientifique » entre guillemets, au cas où ce ne serait pas encore suffisamment clair qu’il est sarcastique.
Mon but ici n’est pas de dénoncer cette vidéo, mais juste de m’en servir pour illustrer comment l’humour peut être un outil de radicalisation.
Parce que imaginons une version davantage premier degré de cette vidéo : « Ouais, alors aujourd’hui je vais vous montrer comment tuer des gauchistes », en faisant exactement les mêmes trucs sur le mannequin – coups de fusil et coups de couteau. Là, ce serait très difficile à défendre, et la plupart des gens se sentiraient au moins légèrement mal à l’aise en regardant ça. Ouais, il met en scene le massacre de ses opposants politiques, c’est un peu choquant, quand même.
Mais là, comme c’est présenté comme de l’humour et du second degré – une expérience « purement scientifique », clin d’œil, clin d’œil – eh bien on peut regarder ça en se marrant. C’est de l’humour. Et du coup, certains spectateurs qui n’aiment pas trop les gauchistes pourront jouir discretement du spectacle d’un type qui fusille et qui poignarde un de ces satanés gauchistes, mais sans avoir mauvaise conscience, parce que c’est de l’humour, c’est du second degré. Pourtant, s’il s’agissait d’une mise en scene de massacre d’une personnalité politique ou intellectuelle qu’ils apprécient beaucoup, ils trouveraient sans doute ça beaucoup moins drôle, même avec un prétexte humoristique. Mais là, il s’agit d’un type d’individu – le fameux « gauchiste » – qui est déjà pas mal déshumanisé dans leur esprit, suite à toutes les vidéos YouTube qu’ils ont consommées par le passé, par exemple. Pour eux, les gauchistes sont vraiment des gens exécrables, du coup ils ne trouvent pas ça si choquant. Voire même, ils trouvent ça marrant. Voire même, peut-être, jouissif.
Mais des la seconde où ils se diraient « oh là là, je suis en train d’exulter devant une simulation de massacre, c’est chaud quand même », eh bien il leur suffira de se dire : « Relaxe, c’est de l’humour, c’est juste du second degré, tout va bien, je reste quelqu’un de bien au fond. »
Et si vous trouvez cette analyse tirée par les cheveux, eh bien il se trouve que l’auteur principal de la vidéo fait plus ou moins la même analyse dans un extrait d’émission (voir la description). Ils discutent de cette stratégie de radicalisation par l’humour avec des collegues influenceurs, et l’un d’eux explique que si on est trop frontal, trop premier degré, on risque de braquer un public qui n’est pas encore prêt à recevoir ces idées, et de le faire fuir. Et donc, il faut commencer par préparer les mentalités avec un discours plus léger, plus ironique, pour ensuite progressivement amener les gens vers la version sérieuse de ces mêmes idées.
Donc là, c’était une mise à mort humoristique de gauchistes, et du coup on peut se demander : à quoi ce discours léger et ironique est-il censé préparer les mentalités ?
La YouTubeuse américaine ContraPoints dit que le second degré, cela permet d’essayer des idées comme on essaye des vêtements, pour voir comment ils nous vont, avant de les acheter pour de bon. Par exemple, lorsqu’elle était enfant, elle se déguisait souvent avec des robes, mais « attention, hein, juste pour rire, au second degré, ce n’est pas comme si j’étais transgenre ou quoi que ce soit. » Et donc là, ce n’est pas comme si on fantasmait vraiment sur le fait de buter des gauchistes ou quoi que ce soit, c’est juste de l’humour… jusqu’à ce qu’on soit assez confortable avec cette idée pour que ça ne soit plus vraiment de l’humour. La chenille de second degré aura donné naissance à un papillon de premier degré.
L’ironie, c’est un peu une sorte de lubrifiant qui permet de normaliser peu à peu des idées qui sembleraient, à première vue, un peu trop hardcore.
Bien sûr, tous les gens qui ont vu cette vidéo ne vont pas aussitôt acheter un fusil de chasse et un couteau pour massacrer des gens dans la rue. Mais c’est comme si, dans leur tête, il y avait un petit curseur qui quantifie à quel point on trouve cette idée acceptable. Et ce genre de vidéo fait légèrement bouger le curseur dans le sens de l’acceptabilité. Et en regardant des dizaines et des dizaines de vidéos du même genre, de plus en plus explicites dans leur intention, ça peut faire beaucoup bouger le curseur au final. Et à défaut d’aller jusqu’à l’action violente, ça peut modifier leurs intentions de vote et les amener à voter pour des candidats qui ont un discours très brutal et menaçant envers certains types de personnes, par exemple.
Bref, l’ironie peut être un outil très efficace de radicalisation, et de nombreux influenceurs en ont pleinement conscience. Certains en font même leur stratégie politique principale. Et si on ne veut pas se faire radicaliser à son insu à grands coups de « relax, c’est juste de l’humour », eh bien il peut être utile d’avoir conscience de ce mécanisme, au minimum.
Pour aller plus loin, il y a une vidéo assez détaillée sur ce type de radicalisation dans le contexte américain, avec des sous-titres français (voir lien dans la description). Il y aurait beaucoup de paralleles à faire avec le contexte français.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire, uniquement en commentaire.