La facilité intellectuelle de la haine de soi
Une expression qui revient souvent dans les débats, c’est l’expression « haine de soi ». Par exemple :
- Si un politicien reconnaît que l’Etat français a commis un massacre dans telle ou telle ancienne colonie, certains diront que c’est de la « haine de soi post-coloniale ».
- Si des gens se privent volontairement de viande pour réduire la souffrance animale, certains diront que c’est de la « haine de soi antispéciste ».
- Si des gens appellent à redistribuer davantage les richesses vers les pays les plus pauvres, ou à réduire certains types de consommation pour limiter le changement climatique, certains diront que c’est de la « haine de soi occidentale ».
- Si des gens parlent de modifier certaines caractéristiques de l’être humain pour qu’il soit moins malade, vive plus longtemps, voire soit plus heureux, certains diront que c’est de la « haine de soi transhumaniste ».
L’idée, en gros, c’est que toutes ces démarches seraient en fait la manifestation d’un sentiment de honte ou de culpabilité, et d’un besoin d’expier cela en s’auto-flagellant. Genre : « Oui, je suis un vil Occidental colonialiste privilégié », ou bien : « Je suis un ignoble carnivore », ou encore : « Je suis un pitoyable fragile humain imparfait. » Et le sous-entendu, c’est que tout ce que proposent ces gens-là, ce ne sont pas vraiment des idées politiques rationnelles et argumentées — non, ça relève plutôt du domaine de la psychiatrie. Un peu comme une personne qui ne se trouverait pas assez belle à cause de standards de beauté excessifs et irréalistes, et qui s’auto-scarifierait rageusement devant son miroir.
Alors, on pourrait voir cela comme un vil procédé rhétorique visant à discréditer son interlocuteur pour ne pas se confronter sérieusement à ses idées — et c’est peut-être parfois le cas. Mais j’ai l’impression que beaucoup de gens voient sincèrement tout cela comme de la haine de soi, ou comme quelque chose du genre. Parce que les problèmes qui sont pointés du doigt, eh bien, ils ne les ressentent pas vraiment comme des problèmes. Les gens dans les pays pauvres ? Bof, c’est lointain, c’est pas vraiment notre problème. Le changement climatique ? On nous gonfle sans arrêt avec ça, arrêtez la psychose. La souffrance animale ? Oh, c’est bon, hier j’ai vu une vache dans un pré, elle avait l’air très heureuse. Les limitations du corps humain ? Moi, franchement, ça va, je vois pas le problème.
Et si on ne voit pas vraiment le problème, les solutions proposées peuvent nous sembler excessives et irrationnelles. Pourquoi s’auto-flageller sur l’histoire de France ? Pourquoi se priver d’un bon steak ? Pourquoi redistribuer de l’argent ? Ça ressemble à une sorte de sur-réaction malsaine, où on imagine des gens rageux et malheureux avec une petite veine palpitante sur le front.
Et comme on l’a vu dans une précédente capsule, pour à peu près n’importe quelle cause, en cherchant un peu, on arrivera à trouver des militants qui correspondent à ce cliché — ou du moins des extraits qui semblent valider ce cliché. Et ces quelques extraits vont tourner en boucle dans certains médias pour « prouver » que les militants de la cause X sont effectivement dans la haine de soi.
Bref, quand des gens parlent de haine de soi, la plupart du temps, j’y vois surtout une forme de facilité intellectuelle : ne pas vouloir considérer sérieusement certaines idées parce qu’elles nous semblent instinctivement bizarres et hors de propos.
Mais si ce n’est pas de la haine de soi qui motive ces gens, qu’est-ce donc ? Alors, prenons l’exemple de Mamie Ginette. Plusieurs fois par semaine, Mamie Ginette va distribuer des soupes à des sans-abri dans le cadre d’une association, au lieu de s’adonner à sa grande passion qui est le tricotage de chaussettes. Autrement dit, elle sacrifie son temps de tricotage de chaussettes pour distribuer des soupes.
Pour autant, est-ce qu’on dirait que Mamie Ginette est dans la haine de soi ? Que chaque soupe qu’elle distribue est comme une micro-scarification qu’elle s’inflige pour expier le péché originel de toucher une retraite et d’être à l’abri du besoin ? Est-ce qu’on la fustigerait en disant qu’elle fait uniquement ça pour se donner bonne conscience, parce qu’elle se sent moralement supérieure, c’est ça ?
Ben non, la plupart des gens diraient juste : « Voici une personne qui est dans une démarche altruiste, qui fait quelque chose de positif pour la société. Big up, Mamie Ginette. » Parce que distribuer des soupes à des sans-abri, c’est reconnu comme une action altruiste normale et légitime.
Alors que tous ces machins post-coloniaux, climatiques ou transhumanistes, c’est bizarre. Ouais, légèrement effrayant, même. Pourquoi il y a des gens qui poussent vers ce genre de changement ? Qu’est-ce qu’ils ont, un problème dans leur vie ? Un problème mental ? Est-ce qu’ils ne se haïraient pas eux-mêmes, à tout hasard ?
Et encore une fois, si on cherche des gens qui sont dans cette fameuse « haine de soi », on va forcément finir par en trouver. Mais ça masque le fait qu’une grande majorité de militants envisagent tout cela de la même manière qu’eux-mêmes ou Mamie Ginette envisage la distribution de soupe. C’est juste que c’est un type de soupe qui nous semble bizarre et perturbant à première vue.
Alors, face à ces distributions de soupe qui nous font froncer les sourcils, ne cédons pas si vite à la facilité de la psychiatrisation, à la facilité d’expliquer cela par la haine de soi, voire par la folie. Peut-être que, du point de vue de ces gens, ce sont des causes tout aussi pertinentes que la distribution de nourriture à des sans-abri. Et peut-être qu’ils ont tort — c’est tout à fait possible. Mais si on veut démontrer cela, il faudrait déjà commencer par considérer sérieusement leurs perspectives.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.