Tout achat crée-t-il de la valeur ?
Récemment, on a retrouvé 3800 consoles Playstation 4 dans un entrepôt en Ukraine. Voir dans la description. Et il se trouve qu’elles servent, tenez-vous bien, à générer des pièces de monnaie virtuelle dans le jeu en ligne FIFA Ultimate Team.
Ouais, en gros, il s’agit de programmes qui vont jouer des matchs de foot en boucle contre l’intelligence artificielle du jeu pour gagner cette monnaie virtuelle et la revendre à de vrais joueurs contre de l’argent bien réel.
Outre le coût matériel, toute l’installation avait une consommation électrique d’au moins cent cinquante mille euros par mois.
Alors, si vous êtes comme moi, en entendant ça, vous vous dites peut-être que ce n’est pas une utilisation de ressources et d’énergie très pertinente à l’échelle de la société.
Mais certaines personnes vous diront : « Ben, si il y a des gens qui sont prêts à payer pour ce service, c’est bien la preuve que cette installation crée de la valeur ! »
Bon, là j’ai pris un exemple assez extrême, mais ce raisonnement pourrait s’appliquer à à peu près n’importe quel type d’achat.
Si des gens sont prêts à payer pour ça, ça crée de la valeur. Ou dit autrement : si je consens à payer pour cet objet ou pour ce service, ça veut dire que j’estime que je serais plus heureux après cet achat.
Une fois que j’aurai troqué 20 euros contre 20 FIFA coins, par exemple, en Ukraine. Et donc, à chaque fois qu’il y a un achat quelque part, il y a un humain qui devient un peu plus heureux qu’avant.
Et donc, s’il y a plein d’achats, il y a plein de bonheur. Et ça semble faire sens, à première vue.
Mais il me semble qu’il y a une grosse faille dans ce raisonnement.
Alors, certes, il y a certains achats pour lesquels ce raisonnement semble valable.
Par exemple, si quelqu’un a écrit un roman absolument génial et captivant, et bien à chaque fois qu’une personne achètera ce livre, cela augmentera son bonheur. On peut donc raisonnablement dire que la vente de ce livre participe au bonheur général de la société.
Mais est-ce que ça marche pour tout type d’achat ?
Considérons par exemple le marché de la consommation ostentatoire. Donc, typiquement, les gens qui possèdent des tuyaux, qui sont à l’aise financièrement, et qui du coup achètent des montres pour signaler leur statut social.
Au moment où quelqu’un achète une Rolex, cela va effectivement augmenter son statut social et donc son niveau de bonheur ou de satisfaction, s’il accorde une grande importance au statut social.
Mais le problème, c’est que le statut social est une ressource limitée, contrairement au plaisir de lire un super roman, par exemple. Par définition, il ne peut y avoir qu’un pourcentage limité de gens en haut de la pyramide de statut social.
Et du coup, si on achète une Rolex, on monte d’un statut social, mais au détriment du statut social de tous les autres, qui devront à leur tour acheter une montre encore plus chère pour regagner du statut social.
En fait, même si 90% de l’économie mondiale était consacrée à la création de montres de turbo luxe, la quantité de statut social disponible restera la même. Et le club des gens qui se la pète avec des montres très très chères ne sera pas spécialement plus heureux qu’avant.
Au final, dans un registre encore plus sombre, on pourrait aussi parler de la course à l’armement nucléaire.
Imaginons qu’il y ait une course à l’armement nucléaire entre la Belgique et le Luxembourg. À un instant donné, le peuple belge dans son ensemble pourra être très heureux de troquer quelques milliards d’argent public contre des ogives nucléaires supplémentaires pour bien montrer qui c’est le patron à ces connards de Luxembourgeois.
Mais c’est également vrai du côté du Luxembourg. Et si ces deux pays se lancent dans une course à l’armé atomique, eh bien ils vont y investir une part croissante de leur PIB, au détriment de la santé, de l’éducation, tout ça, tout ça.
Mais l’équilibre des forces restera plus ou moins le même au final. C’est ce qu’on appelle une « course vers le fond du gouffre » en théorie des jeux.
On peut observer un phénomène similaire lorsque de grandes marques s’engagent dans une guerre publicitaire. Chaque achat de campagne publicitaire réhaussera le bonheur des actionnaires, mais au final, ces deux entreprises sont en compétition pour une ressource limitée : le fameux « temps de cerveau disponible » des consommateurs.
Et pour en revenir au jeu vidéo en ligne, ben dans un RPG en ligne comme Final Fantasy XIV, par exemple, les joueurs dépensent beaucoup de temps et d’énergie pour augmenter les caractéristiques de leurs personnages : force, endurance, etc.
Et si un obscur service ukrainien leur proposait de multiplier par 10 toutes ces caractéristiques contre quelques euros, eh bien ils pourraient être tentés d’y avoir recours.
Sauf que si tous les joueurs ont recours à ce genre de service, est bien toutes les caractéristiques de tous les joueurs seront multipliées par dix. Et au final, rien n’aura changé : la quantité de fun produite par le jeu n’aura pas augmenté, il y aura juste des 0 supplémentaires dans tous les chiffres du jeu, et le porte-monnaie des joueurs sera un peu plus léger qu’auparavant.
Et si en plus ce service consiste en une ferme d’ordinateurs qui simule les combats en boucle en consommant beaucoup de ressources informatiques et d’électricité, et bien c’est encore pire.
Bref, cette idée que « tout achat crée de la valeur », ça me semble être une vision des choses trop simpliste.
En réalité, les achats sont parfois subtilement interconnectés et ne sont pas indépendants les uns des autres.
Ouais, on vit vraiment dans une société.
Bien sûr, ça peut être le cas pour certains achats. Si je reprends l’exemple du super roman, eh bien ces dix mille personnes supplémentaires l’achètent et le lisent, ça ne diminuera pas la satisfaction des gens qui l’ont déjà lu. Au contraire, même.
Mais c’est beaucoup moins clair lorsqu’un achat s’inscrit dans une compétition pour une ressource limitée, comme le statut social, la crédibilité militaire, ou la tension.
Là, on peut très bien se retrouver dans des situations où l’on consomme beaucoup de ressources et d’énergie pour, au final, ne pas augmenter le bonheur global des acheteurs, si on regarde le système dans son ensemble.
Et du coup, avoir par exemple des lois pour limiter ce genre de « course vers le fond du gouffre », eh bien ça ne me semble pas déraisonnable.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.