Faut-il des débats en live
Une question qu’on entend régulièrement : « Est-ce qu’il faut débattre avec l’extrême droite ? » Et il y a des arguments très intéressants autour de cette question. Mais quand j’entends ça, j’ai surtout envie de poser une autre question, beaucoup plus générale : faut-il des débats en live, tout court ?
La réaction naturelle face à ça, c’est : « Quoi ? Comment ? Alors du coup on ne se parle plus, on reste chacun dans son coin ? C’est la mort de la démocratie ! » Et non, ce n’est pas ça que je veux dire. En fait, je suis tout à fait favorable au débat d’idées. Mais on a très souvent tendance à réduire le débat d’idées à une modalité de débat très particuliere, qui consiste en gros à prendre des représentants de deux camps idéologiques et à les faire se confronter dans une discussion en direct – à la télé, à la radio, sur internet, peu importe. Et je trouve ça assez dommage que l’on considere cela comme la modalité de débat par excellence, le glorieux combat de boxe dont jaillit l’essence du débat démocratique.
Sauf qu’en pratique, ce sont surtout des concours de qui a la plus grosse… la plus grosse rhétorique. Prenons par exemple Eric Zemmour et Jean-Luc Mélenchon. Très probablement, il y en a au moins un des deux pour qui vous vous dites : « Ah, lui, sur tel sujet, il raconte vraiment n’importe quoi. » Ok, très bien. A présent, imaginez qu’on vous propose d’aller affronter cette figure médiatique dans un débat en live sur ce sujet précis.
Ce qui va se passer, très probablement, c’est que vous allez vous faire péter les genoux et subir une humiliante déculottée. Pas parce qu’ils ont davantage raison sur ce sujet, mais parce qu’ils sont surentraînés aux arcanes du débat en live. Ben ouais, c’est un peu leur métier : coupage de parole, caricature, changement de sujet au bon moment, voyage de poissons, appel à l’émotion, petite citation d’Orwell qui sort de nulle part… Et vous n’aurez même pas le temps de pointer du doigt ces vilains sophismes. Vous allez juste vous retrouver à bégayer et vous humilier aux yeux du public.
Bon, là on pense à des échanges un peu virulents, mais même dans des échanges d’apparence très calme, dans un fauteuil en velours au coin d’une cheminée, même là, ça reste du live et vous n’êtes pas à l’abri des petites piques fourbes et des procédés rhétoriques sophistiqués de la politesse courtoise.
Bref, le vainqueur du débat, entre guillemets, ce sera surtout la personne la mieux rodée aux arcanes du débat, peu importe les idées défendues. Alors bien sûr, si vous êtes rodé aux arcanes du débat, vous pouvez tenter votre chance. Mais en faisant cela, vous contribuez à pérenniser une modalité de débat assez merdique. Alors, bien sûr, c’est très jouissif, très divertissant – c’est bien pour ça que ça a tant de succes – mais en termes de qualité du débat d’idées, le niveau reste très, très faible, vu que la rhétorique passe avant le reste.
Mais heureusement, un autre type de débat d’idées est possible, sans pour autant devenir ennuyeux à se tirer une balle. J’en ai déjà parlé : il s’agit de la méthode ContraPoints, de la chaîne YouTube du même nom (voir dans la description). Ça consiste en gros à prendre le temps de bien reformuler la position adverse sans caricature – le fameux steelman – puis prendre le temps qu’il faut pour déconstruire cette position et contre-argumenter. Et ce genre de format peut être tout aussi plaisant et divertissant à regarder qu’un débat en live, voire davantage, tout en permettant de développer solidement son point de vue sans être soumis à la dictature de la rhétorique.
C’est difficile d’avoir des statistiques sur la question, mais ce format semble être celui avec l’un des meilleurs taux de réussite en termes de « amener les gens à reconsidérer leur position », alors que dans un débat en live, chaque camp a tendance à soutenir son champion et à camper sur ses positions, voire à s’y renforcer. Par ailleurs, ce genre de discours se fait selon les termes de la personne qui le produit : donc, il n’y a pas tous ces problemes de « aller sur le terrain de », « légitimer la parole de machin », « donner une tribune à bidule », etc.
Ce genre de format a une popularité croissante sur internet, mais très souvent on a encore ce vieux réflexe de se dire : « Ok, là il y a un désaccord idéologique sur le sujet X, et donc il faut qu’on organise un match de boxe entre un guerrier pro-X et un guerrier anti-X pour faire vivre le débat démocratique. » Sauf que si on considere tous les points évoqués précédemment, le fameux débat démocratique, je pense qu’il se portera bien mieux en produisant des formats ContraPoints plutôt qu’en organisant des débats en live, fussent-ils très courtois.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à en débattre en commentaire.