La porte d’entrée vers l’alt-right

Oh non, Monsieur V, pas une capsule sur Psyhodelik ! Pas après tout ce que tu as fait ! Eh ben si, désolé.

Bon, en fait il y a une bonne et une mauvaise raison. La bonne raison, c’est que c’est dans la continuation de ma capsule sur le biais du pire militant (lien dans la description), et que tout cela s’inscrit dans des phénomènes sociaux qui me préoccupent depuis un moment. Et la mauvaise raison, c’est que j’ai consommé beaucoup trop de contenu sur cette affaire récemment, donc j’ai besoin d’extérioriser.

Qui est Psyhodelik ?

Mais qu’est-ce que Psyhodelik pour ceux qui ne connaissent pas ? Eh bien, c’est un YouTubeur qui produit beaucoup de vidéos (disons environ une par jour), des vidéos qui font plusieurs dizaines de milliers de vues chacune, et dont une grosse partie consiste à se moquer des fameux militants « social justice warriors » hystériques, aux cheveux bleus, ou des trucs similaires.

Typiquement, il va dénicher un article sur un obscur militant qui a dit un truc qui semble un peu ridicule (genre « les boucles d’oreilles, c’est raciste »), en montant bien ça en épingle bien entendu. Et il va faire une lecture de cet article avec des commentaires et des blagues, ce qui va donner lieu à de grosses miniatures du genre « Le lait, c’est raciste », « Se raser, c’est homophobe », etc. Sa liste de vidéos YouTube est une sorte de mur Tetris infini de vidéos de ce genre. Et visiblement, il y a tout un public qui raffole de ce genre de contenu.

« C’est juste du divertissement »

Alors, à en croire Psyhodelik, tout cela n’est que du divertissement innocent après une dure journée de boulot. Un peu comme le Joueur du Grenier qui se moque de vieux jeux vidéo tous pourris. Quel mal y a-t-il à cela ? Et du coup, il ne voit pas comment cette activité YouTube pourrait avoir des conséquences politiques.

Eh bien, là, faisons une distinction. On parle d’une autre catégorie de YouTubeurs, souvent désignés par un mot qui commence par F et qui finit par « asciste ». Mais comme ce mot énerve certaines personnes, je vais juste dire « alt-right francophone » – une expression qui semble satisfaire tout le monde, à part l’Académie française.

Donc les YouTubeurs du genre Raptor, Valek, Le Mec de VHAT+, etc. : ces YouTubeurs produisent aussi beaucoup de vidéos pour se moquer des SJW, comme Psyhodelik les appelle. Sauf qu’eux ne le font pas juste pour s’amuser. Ils le font aussi (et surtout) avec un objectif politique. Leur objectif, c’est de dire :

« Regardez ! Regardez toute cette décadence, toute cette dégénérescence ! Il est temps de remettre de l’ordre dans tout ça, en revenant à de bonnes vieilles valeurs traditionnelles, viriles, avec des rôles de genres conformes à la ’réalité biologique’, etc. »

Bref, pour eux, c’est pas juste quelques militants qui disent des trucs chelous quand on les sort du contexte. Non, c’est le symptôme d’un mal plus profond, d’un péril civilisationnel auquel il est urgent de remédier – si besoin, par la force.

Le problème

Et je ne pense pas que Psyhodelik soit dans ce genre de trip alt-right viriliste voire ethno-nationaliste. Mais (et c’est ça le sujet qui fâche), qu’il le veuille ou non, il y contribue.

De son point de vue, il s’agit juste d’une ultra-minorité de militants pas représentatifs dont il aime bien se moquer (il le dit lui-même – bon, ça relève un peu de l’obsession morbide à ce stade, mais ok, admettons). Mais pour toute une partie de son audience, c’est le symptôme d’un mal plus profond. Super.

Autrement dit, peut-être que lui ne généralise pas (il aura un cours pour cela), mais dans son audience, il y en a plein qui généralisent de ouf. Et pour s’en convaincre, allez voir ou revoir la vidéo de Jackotte (lien dans la description), en prêtant bien attention aux captures d’écran de commentaires qui défilent. On y voit des gens qui ragent en vrac sur « ces femmes diaboliques qui exploitent la misère sexuelle des hommes », sur « ces non-binaires qui ont leur place en asile psychiatrique », sur « ces SJW qu’il faudrait enfermer dans des camps ». Ils pointent du doigt le péril du grand remplacement et du racisme anti-blanc. Ils disent qu’ils préfèrent encore être facho face à ce progressisme dingue. Et que, attention, attention, « il va y avoir un retour de bâton très violent » (ceci n’est pas du tout une menace, bien entendu).

Ouais, donc là, on n’est plus vraiment dans la franche rigolade autour d’une bonne bière, en mode Joueur du Grenier qui se moque de vieux jeux Infogrames. Non, on est dans une frange de la population qui est en train de bien bien se monter la tête sur le billot, qui est en train de mijoter en serrant les dents, et qui commence à se dire qu’il faudrait peut-être recourir à des actions radicales pour stopper ce « wokisme ». Est-ce qu’on est face à un pattern de radicalisation ? Je vous laisse en juger.

La stratégie de Steve Bannon

Mais en tout cas, ce phénomène, il y a quelqu’un qui l’a très bien compris et théorisé. Il s’agit de Steve Bannon, l’ancien conseiller stratégique de Donald Trump, qui, en travaillant dans le milieu du jeu vidéo, a réalisé qu’il y avait tout un potentiel politique inexploité dans les jeunes mecs blancs gamers un peu paumés. Ouais, l’audience de Psyhodelik, quoi. Il a compris qu’en exploitant et en renforçant leurs angoisses et leurs frustrations, on pouvait les radicaliser et en faire une force de frappe politique très importante. Et ça a très bien fonctionné, d’ailleurs.

En passant, sur le site d’information alt-right Breitbart News, auquel Steve Bannon a beaucoup contribué, on voit passer beaucoup d’articles qui ressemblent étrangement aux miniatures de Psyhodelik, du genre « tel militant progressiste a dit tel truc absurde, c’est le symptôme d’un péril civilisationnel, la civilisation occidentale est en danger ».

Le conditionnement par la répétition

En fait, le problème, c’est pas tant le contenu des vidéos de Psyhodelik (qui reste relativement soft), c’est cette espèce de conditionnement pavlovien par la répétition. Ce torrent ininterrompu de vidéos, toujours sur le même thème, jour après jour : « Regardez des militants hystériques ! Regardez encore ! » Et pour toute une partie de son audience, ça crée l’impression que les « wokes » sont partout, et ils se montent la tête sur ça jour après jour après jour.

Et quant aux YouTubeurs alt-right francophones, ben ils doivent sans doute se dire : « Nous l’aimons bien, ce petit Psyhodelik. Il nous mâche le travail. Il nous prépare le terrain. Il ramène des normies dans notre sphère d’influence. Il fait monter la colère contre le progressisme. Excellent. »

La question à se poser

Une question qu’on pourrait se poser, c’est : est-ce que Psyhodelik est conscient de servir de lubrifiant préliminaire à de l’anti-progressisme, de porte d’entrée vers l’alt-right ? Et si oui, qu’est-ce qu’il en pense ? Est-ce qu’il assume pleinement de se foutre de ce genre de conséquences, en mode « je jette mon mégot de cigarette derrière moi, c’est pas mon problème si ça met le feu à la forêt » ?

Et plus généralement, lorsque nous regardons, lorsque nous partageons ce genre de contenu, lorsque nous faisons du Psyhodelik à notre modeste échelle, bah, on peut se demander : est-ce que nous voulons vraiment faire ce que Steve Bannon (le cerveau de l’alt-right) voudrait que nous fassions ?

Est-ce que se moquer d’un obscur militant un peu cringe vaut le coup de participer au grand backlash anti-progressiste de notre époque ? Est-ce que vous voulez vraiment être la version moderne du tonton réac qui rouspète au repas de famille, qui mijote dans sa réactance sous couvert de « divertissement » ?

Et quitte à se focaliser sur ce sujet précis, est-ce que vous ne voudriez pas évoluer vers une meilleure compréhension des enjeux (sans forcément être d’accord avec tout) plutôt que de rester bloqué indéfiniment sur cette espèce de réaction instinctive un peu nulle en mode « oh là là, ma bonne dame, rendez-vous compte, on vit vraiment dans un monde de fous » ?

Bref, est-ce que vous ne voudriez pas essayer de dépasser un peu le niveau « Madame Michu » de réaction au wokisme ? Contrairement à Psyhodelik, qui lui revendique de ne jamais dépasser ce niveau de compréhension du sujet, alors même qu’il y consacre des centaines d’heures, parce qu’il se trouve trop vieux pour se remettre en question, et que « lol, c’est du divertissement ». Ce qui est quand même un peu triste quand on y pense.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.