Ma radicalisation anti-woke et comment j’en suis sorti

Dans la précédente vidéo, je me suis montré un peu sarcastique envers les gens qui s’inquietent du « péril woke. » Mais en lisant les commentaires, je m’aperçois que beaucoup sont sincerement inquiétés par les dérives du wokisme. Et il se trouve que c’était également mon cas il y a quelques années. A la fin de la précédente vidéo, j’avais suggéré la vidéo d’un YouTubeur anglophone qui raconte une expérience de radicalisation similaire. Du coup, je me dis que ça serait intéressant de vous raconter la mienne.

Alors, certains seront agacés que j’aborde encore ce sujet. Mais la radicalisation via YouTube, c’est l’une des thématiques de cette chaîne. Et je parlerai un peu de transhumanisme puisque ça manque à certains.

Sur YouTube, il y a toute une nébuleuse d’intellectuels que certains désignent par l’expression « Intellectual Dark Web », dont la figure la plus connue est sans doute un certain Jordan Peterson. Et cette nébuleuse produit une quantité industrielle d’émissions et de podcasts. Peut-être que certains d’entre vous se souviennent du podcast Axiome de Science4All – et d’ailleurs, RIP, petit podcast parti trop tôt. Eh bien, c’est à peu pres le même genre de format, sauf que ça parle principalement du « péril woke. »

Je ne me souviens plus trop de comment j’ai commencé à regarder ce genre de vidéo, mais ce dont je me souviens clairement, c’est qu’au bout d’un moment, YouTube ne me recommandait pratiquement plus que ça. Et du coup, bon an mal an, j’en consommais des dizaines et des dizaines d’heures. C’est un type de contenu assez addictif : des gens a priori cultivés qui mettent en avant l’importance de la raison, de la rationalité… Ouais, on se sent intelligent en écoutant ça.

Et donc, apres plusieurs mois à me gaver de ce genre de vidéo : premierement, je me sentais un peu angoissé – un peu comme quand on commence à mesurer les implications du changement climatique, mais version « changements sociétaux. » J’avais l’impression que cette idéologie woke, c’était pas juste trois militants dans des universités américaines, mais que c’était une tendance de fond qui s’infiltrait partout dans la société et qui mettait en péril des valeurs comme la raison, la rationalité, le débat d’idées posé et constructif. Tout comme le YouTubeur Adam Something, je me sentais un peu assiégé. Et pas mal angoissé, donc.

Mais ce que je n’avais pas réalisé, c’est que j’étais tombé dans une sorte de bulle de filtres de recommandations YouTube, où je n’entendais plus que des orateurs qui tenaient tous plus ou moins le même discours, à quelques variations pres. Autrement dit, je n’entendais parler du wokisme que par l’intermédiaire de gens qui le dénoncent. Mais est-ce qu’ils en parlent correctement ? Eh bien, dans l’ensemble, non. Je vais donner quelques exemples.

Premier exemple : le concept de masculinité toxique. On me présentait ce concept comme ceci : « Oui, d’apres ces nouvelles féministes, si on est un homme, on est toxique par nature, par le simple fait d’être un homme. C’est de l’essentialisme, c’est un nouveau péché originel. » Sauf que non. La masculinité toxique, c’est un ensemble de comportements toxiques qu’on n’est absolument pas obligé d’avoir lorsqu’on est un homme, et qui causent également pas mal de tort aux hommes, en passant.

Deuxieme exemple : le concept de privilege masculin. On me présentait ce concept comme ceci : « Si on est un homme, on est forcément privilégié par rapport aux femmes. Ouais, d’apres ces nouvelles féministes, un homme SDF est donc plus privilégié qu’une femme milliardaire. » Sauf que non. Le privilege masculin, c’est l’idée que, toutes choses égales par ailleurs, les hommes sont globalement plus avantagés socialement que les femmes. Donc par exemple : les hommes pauvres par rapport aux femmes pauvres, les hommes riches par rapport aux femmes riches, les hommes noirs par rapport aux femmes noires. Et ça ne veut bien sûr pas dire que les hommes n’ont aucun probleme ou ne subissent aucune discrimination.

Troisieme exemple : la fameuse phrase « le racisme anti-blanc n’existe pas. » On me présentait cette phrase comme ceci : « Donc Jean-Célestin qui se fait agresser en raison de sa couleur de peau, ça n’existe pas, on s’en fout ? » Sauf que non. En gros, l’idée, c’est qu’il y a deux types de racisme : le racisme individuel et le racisme systémique. Une personne blanche qui se fait agresser en raison de sa couleur de peau, c’est du racisme individuel. Et oui, ça existe, et oui, c’est condamnable – et ça, même des gens comme le sociologue Eric Fassin sont d’accord pour le dire. Mais dans la phrase « le racisme anti-blanc n’existe pas », si on creuse un tout petit peu, on s’aperçoit qu’il est question de racisme systémique – donc, par exemple, discrimination à l’embauche ou pour trouver un appartement. Et oui, ok, on pourra critiquer le choix des mots, qui prêtent beaucoup à confusion. Mais prétendre que les gens qui disent « le racisme anti-blanc n’existe pas » veulent dire que le racisme individuel contre les Blancs n’existe pas, non, c’est juste malhonnête de dire ça.

Bref, je pourrais continuer longtemps, mais vous voyez l’idée. Tous ces intellectuels qui critiquent le wokisme à longueur de journée, eh bien ils appuient leurs réflexions sur d’énormes hommes de paille. Ils font dire aux concepts de justice sociale des trucs qu’ils ne veulent absolument pas dire.

Mais comment ai-je donc débusqué ces hommes de paille, me demanderez-vous ? Eh bien, j’ai littéralement fait dix minutes de recherche Google pour chacun de ces exemples. Et là, je me suis senti un peu trahi et dégoûté. En gros, j’ai écouté des centaines d’heures de podcasts d’intellectuels gros-cerveau bac+25 qui ont fait de la critique du gauchisme leur activité principale pour nombre d’entre eux. Et donc, ces brillants intellectuels, ces philosophes des Lumieres 2.0, ils n’ont même pas fait dix minutes de recherche Google pour se renseigner un minimum sur le sujet dont ils parlent à longueur de journée ? Non, ils sont restés sur ce qu’ils pensaient avoir compris de ces concepts et de ces expressions, sans jamais aller chercher plus loin ou se demander s’ils ne tapaient pas à côté de la plaque à tout hasard. Franchement, ça craint. C’est carrément la honte. On dirait presque des philosophes médiatiques français (voir vidéo de Monsieur Phi sur le sujet, si vous n’avez pas déjà vu, lien dans la description).

Et pour être bien clair, dans les exemples que j’ai mentionnés, je ne dis même pas qu’il faut être d’accord avec le point de vue des militants de justice sociale sur toutes ces questions. Je dis juste que si on veut critiquer ce point de vue, il faudrait déjà être capable de le présenter de maniere à peu pres fidele, au lieu de se mettre à écrire des dissertations de philo en trois parties en basant toute son analyse sur un homme de paille grossier.

On en revient à nouveau à cette idée du steelman : est-on capable de reformuler les idées de justice sociale de telle sorte qu’un militant de justice sociale aurait envie de dire « ouais, c’est exactement comme ça que je l’aurais dit » ? Eh bien, pour la plupart de nos intellectuels gros-cerveau spécialistes du « péril woke », la réponse est non, malheureusement.

En passant, si j’ai commencé cette chaîne à la base, c’est parce que j’en avais marre des hommes de paille grossiers qui étaient faits encore et encore pour critiquer le transhumanisme. Bon, là, j’en parle plus beaucoup parce que j’ai fait le tour des principaux hommes de paille, et aussi parce que j’ai revu mon optimisme à la baisse en constatant la réaction extrêmement décevante de l’humanité face au Covid. Oui, je suis choqué et déçu. Et donc, ça ne me dérange pas qu’on critique le transhumanisme – au contraire, ça m’intéresse. Mais dans la plupart des tables rondes francophones sur la question, c’est juste un festival d’hommes de paille tous pourris. Et ça a pour effet de créer une panique morale autour du transhumanisme – bon, une panique morale toute relative vu que ça reste un sujet de niche, mais quand même. Et de la même maniere, d’autres intellectuels médiatiques vont créer une panique morale autour du wokisme.

Bref, à la question « peut-on critiquer les idées de justice sociale ? », la réponse est oui, tout à fait. Mais pour cela, il faut déjà commencer par représenter correctement les idées en question, et pas juste ce qu’on pense en avoir compris instinctivement, ou ce que vous en a dit tel ou tel influenceur anti-woke. Et encore une fois, je ne parle pas de faire cinq années d’études en théorie du genre post-coloniale. Non, je parle juste de se sortir les doigts de sa bulle de filtres YouTube et de faire dix minutes de recherche Google pour savoir ce que les promoteurs de ces concepts de justice sociale veulent effectivement dire par ces concepts. Et si tous les gens angoissés par le « péril woke » faisaient au moins ça, je pense que le niveau du débat sur la question s’éleverait beaucoup. Mais bon, c’est pas pire que le niveau du débat public sur le véganisme, le transhumanisme, et sur tellement d’autres sujets.

Et des critiques des idées de justice sociale qui font l’effort de représenter correctement ces idées avant de les critiquer, j’en connais pas des masses, en fait. En tout cas, pas assez pour me faire paniquer moralement comme c’était le cas il y a quelques années. Ce qui m’inquiete davantage, là, aujourd’hui, c’est la façon dont la critique du wokisme est instrumentalisée tres efficacement pour promouvoir des idéologies réactionnaires.

Du coup, ce que je peux faire à ma modeste échelle, c’est inviter les gens à ne pas se laisser hypnotiser par ceux qui voudraient créer une panique morale autour de ces machins de justice sociale, alors qu’ils racontent souvent n’importe quoi sur le sujet. Et si vous voulez voir des contenus qui parlent de ces idées de façon élaborée, intelligente, rationnelle, il y a toute une nébuleuse de chaînes YouTube et de blogs sur le sujet (j’ai mis des liens dans la description).

« Alors qu’est-ce que c’est, juste troquer une bulle filtrante de YouTube pour une autre ? » Eh bien, ce n’est que mon avis, mais pour avoir écouté des centaines d’heures de contenu « Intellectual Dark Web » puis des centaines d’heures de contenu du LeftTube américain, mon opinion générale, c’est que les premiers passent quand même beaucoup de temps à disserter sur des hommes de paille, alors que les seconds maîtrisent dix fois mieux le sujet – ce qui n’est pas bien difficile, la plupart du temps.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire. Et s’il y a des machins woke qui vous angoissent sincerement, n’hésitez pas non plus à en parler en commentaire et à expliquer pourquoi ça vous inquiete. Bref, voilà, gros bisous.