La fragilité expliquée

Un concept qui échauffe beaucoup les esprits (mais genre, vraiment beaucoup), c’est celui de « fragilité blanche », qui est souvent pointé du doigt comme une preuve des dérives de cette nouvelle gauche intersectionnelle 3.0. Bon, si vous débarquez complètement, ne vous inquiétez pas, j’explique ce que c’est un peu plus loin.

Alors, on peut tout à fait critiquer ce concept. Ouais, on peut même le trouver nul à chier, c’est une possibilité. Mais quand j’en lis des critiques, ben neuf fois sur dix, c’est pas vraiment le concept lui-même qui est critiqué, mais plutôt un homme de paille très grossier. Et du coup, ça me semblait intéressant d’essayer de clarifier le schmilblick. Et qui sait, peut-être qu’au final, vous trouverez ça pas si débile.

Le livre et ses limites

Donc, le concept de fragilité blanche vient du livre du même nom, que j’ai lu peu après sa sortie. Ouais, avant que ce soit cool – ou avant que ce soit cringe, selon le point de vue. Alors, est-ce que je conseillerais la lecture de ce livre ? Eh ben… pas vraiment.

En particulier, un souci est que son autrice, Robin DiAngelo, est une personne extrêmement malaisante (et c’est pas moi qui le dis, c’est elle). En gros, elle considère que plus elle met les gens mal à l’aise, plus ça montre qu’on fait des progrès. Ce qui me semble quand même assez discutable, notamment lorsqu’on voit le niveau de réactance intergalactique que semblent provoquer ses séminaires.

Par ailleurs, elle fait parfois des utilisations très fallacieuses de son propre concept, comme le fameux « nier la fragilité blanche, c’est une preuve de fragilité blanche ». Merci, Dr Freud. Oui, celui-là, je suis obligé de l’anticiper, sinon on va me le spammer 200 fois en commentaire. Et oui, ceci est un raisonnement fallacieux que je ne vais pas défendre dans cette capsule. C’est bon, on respire.

L’analogie avec le sexisme

Ceci étant dit, est-ce que pour autant le concept de fragilité est complètement stupide et dépourvu d’intérêt ? Eh bien, il me semble qu’il y a une certaine pertinence, et je vais essayer d’expliquer pourquoi. Mais comme je suis une personne lâche qui a le physique de ses idées, je vais expliquer cela à travers une petite analogie en remplaçant le racisme par le sexisme (vu que, de ma modeste expérience, les gens comprennent un peu mieux le sexisme que le racisme). Mais vous pourrez bien sûr remplacer le sexisme par le racisme, l’homophobie, ce que vous voulez.

Donc, imaginons que Bob et Alice discutent lors d’une soirée. À un moment, Bob dit : « Très franchement, les gonzesses savent pas contrôler leurs émotions. » Ce à quoi Alice répond : « Bon, c’est un petit peu sexiste là quand même, non ? » Et là, Bob monte sur ses grands chevaux :

« Quoi ? Moi, sexiste ? C’est faux ! Je ne suis pas sexiste. Je suis pour l’égalité hommes-femmes, et même qu’une fois j’ai fait un hashtag féministe. Et de toute façon, je ne peux pas être sexiste car ma mère est une femme, ma femme est une femme… »

Oui, je force le trait, mais vous voyez l’idée.

Le quiproquo central

Bon, alors qu’est-ce qui vient de se passer là ? Eh bien, Bob vient de faire preuve de « fragilité masculine ». Mais surtout, il l’a fait en réaction à un énorme quiproquo, un quiproquo qui revient vraiment très souvent dans toutes sortes de discussions. Ouais, en fait, c’est surtout pour ça que je fais cette capsule.

En gros, Alice veut dire un truc, et Bob comprend un truc complètement différent.

Ce que veut dire Alice, c’est que la phrase « franchement, les gonzesses savent pas contrôler leurs émotions » est une phrase qui renforce un préjugé sexiste envers les femmes, ce qui a des conséquences négatives. Par exemple, à cause de ce cliché, une femme qui s’énerve sur un plateau télé, on dira qu’elle est hystérique, qu’elle ne sait pas contrôler ses émotions, alors qu’un homme qui s’énerve sur un plateau télé, on trouvera qu’il est viril, qu’il a de la verve. Le point important, c’est qu’Alice critique les conséquences de la phrase de Bob, plus précisément les représentations que ce genre de phrase contribue à renforcer.

Mais ce que comprend Bob, c’est qu’on l’accuse, lui, Bob, d’être sexiste. Ouais, d’avoir de l’huile essentielle de sexisme dans le corps, d’être une mauvaise personne. Bref, il pense qu’on critique pas juste son propos, mais sa personne tout entière. D’où sa réaction.

L’analogie du pied écrasé

Et pour bien comprendre le ridicule de la situation, imaginons une situation beaucoup plus simple. Bob marche sur le pied d’Alice. Alice dit : « Aïe, tu m’as marché sur le pied ! » Bob s’excuse et puis voilà. Bob ne va pas se mettre à dire : « Quoi ? Comment ? On m’accuse d’être un marcheur de pieds ? Eh bien c’est faux ! J’aime les pieds ! Certains de mes meilleurs amis ont des pieds ! »

Et pourtant, c’est la réaction qu’ont beaucoup, beaucoup de personnes lorsqu’on leur fait remarquer qu’elles viennent d’avoir une phrase ou un comportement raciste, sexiste, homophobe. Et c’est regrettable, parce que dans l’immense majorité des cas, ce qui est critiqué, c’est juste un propos ou un comportement, en raison de ses conséquences négatives pour certaines catégories de personnes. Et tout comme il y a une vie après avoir marché sur le pied de quelqu’un, il y a une vie après avoir dit un truc sexiste, surtout si on essaye de faire attention à moins marcher sur les pieds des gens, ou à moins dire de trucs sexistes.

Mais malheureusement, on a souvent tendance à prendre ça comme si on était devant une sorte de tribunal céleste visant à déterminer si on est une bonne ou une mauvaise personne. Ce qui est un petit peu narcissique et essentialiste quand on y pense. Et plus concrètement, réagir comme cela va avoir pour conséquence qu’on ne va pas remettre en question son comportement, vu que toute notre énergie va être employée à se justifier devant ce tribunal céleste imaginaire. Et du coup, on va pas s’améliorer. Et du coup, c’est dommage.

Le résumé en deux tweets

Pour résumer tout ça en deux tweets :

La fragilité, c’est le fait de réagir à certaines critiques comme si on nous reprochait d’avoir commis un péché capital qui va damner notre âme pour l’éternité.

Et le remède contre cette fragilité, c’est de plutôt réagir comme si on venait de marcher sur le pied de quelqu’un : s’excuser, essayer de moins le faire à l’avenir, et puis voilà, la vie continue, ça va bien se passer.

Alors, après cette petite tentative d’explication, que pensez-vous de ce sulfureux concept de fragilité ? Est-ce que vous pensez que c’est de la grosse daube radioactive, ou bien est-ce que vous trouvez que ça a quand même une certaine pertinence ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.