La décadence culturelle ou les indicateurs sociaux
Il semble que beaucoup de gens s’inquiètent de la décadence de notre société. Récemment, l’emballage de l’arc de triomphe dans un drap géant a suscité des réactions variées. Certains le trouvent joli, d’autres moche, mais beaucoup y voient un symbole de décadence. De même, le célèbre plug anal géant de la place Vendôme, les costumes de la Gay Pride, certains looks d’étudiants, les femmes ayant trop de relations sexuelles, certains types de musique, l’augmentation du nombre de restaurants kebab, ou encore une journaliste ayant un passé d’actrice porno, sont perçus comme des signes de pourrissement de la société.
Cependant, il est étrange de prendre le problème par ce biais. Si l’on s’inquiète de la santé de la société, il n’est pas nécessaire de chercher des signes avant-coureurs à travers des symboles culturels. Il existe des indicateurs très concrets : le nombre de personnes sans abri, de femmes battues, le délabrement des hôpitaux et des universités, la dégradation de la santé mentale. Aux États-Unis, on pourrait également parler de la difficulté d’accès aux soins ou de la catastrophique crise des opioïdes. Ce sont des indicateurs clairs et concrets d’une société qui ne va pas très bien.
Il est intéressant de noter la déconnexion entre ces indicateurs et les symboles de décadence culturelle mentionnés précédemment. Pour schématiser, le type qui est angoissé par la décadence pourrait très bien se rendre sur la place de l’Étoile en enjambant trois ou quatre SDF avec indifférence, et là, il verra le fameux emballage de l’arc de triomphe et se sentira profondément meurtri. Il aura mal à la France, et à supposer qu’on est un organe nous permettant d’avoir mal à la France, on pourrait remarquer que cet organe est assez dysfonctionnel. Les SDF dans la rue ? Boh, c’est normal. Par contre, emballer temporairement l’arc de triomphe ? Attention, là, c’est extrêmement grave.
Dans le même genre, on pourrait citer Ben Shapiro, une sorte d’Éric Zemmour américain, généralement complètement indifférent à toutes sortes de problèmes sociaux catastrophiques, mais qui a quasiment pété un câble face à une couverture de magazine avec un homme portant une robe. C’est un peu bizarre comme sens des priorités civilisationnel. Vivre dans une société corrompue, dysfonctionnelle, avec des inégalités ultra-prononcées, c’est normal. Par contre, un homme qui porte une robe, c’est extrêmement grave. Notre civilisation est en péril.
Admettons qu’on soit en train de jouer à qui a la plus grosse civilisation. On risque d’être redondant. Il y avait un nouveau site à Taïwan, le pays qui a le mieux géré le début de la crise du Covid, avec seulement 7 morts en 2020. Dans la stratégie anti-Covid de Taïwan, il y a des trucs qu’on pourrait juger décadents avec ce genre de critères : la campagne nationale de gestes barrière avec le chien du même Internet, ou bien le rôle prépondérant d’Audrey Tang, ministre du numérique, qui fait par exemple des spots publicitaires avec des oreilles de chat. Mais à côté de ça, nous en France, nous avons un président qui a déclaré solennellement : « Nous sommes en guerre ». Ah, bah voilà, là, c’est la civilisation, là, c’est la grandeur de la France. Oui, sauf que concrètement, la gestion anti-Covid de Taïwan a été la meilleure du monde, très loin devant celle de la France, qui était franchement pas ouf pour rester poli.
Donc, entre la France et Taïwan, quel pays est le plus décadent ? Celui qui fait de la communication publique ultra-clic ou celui qui gère la crise sanitaire avec les pieds ? Plutôt le deuxième. En passant, en regardant différents pays, j’ai un peu l’impression que plus les leaders politiques ont fait des discours nationalistes ronflants et grandiloquents face à la pandémie, plus ils ont mal géré cette crise. Comme si ce genre de discours servait à compenser quelque chose. Ah, ouais, comme si c’était une sorte d’opium du peuple pour faire oublier aux gens qu’ils vivent dans une société corrompue et dysfonctionnelle. Non, je ne pense pas du tout à la Russie.
Au fond, on est d’accord qu’il faut se soucier de la santé civilisationnelle de son pays, mais comment est-ce qu’on mesure cette santé ? Sur la base d’indicateurs sociaux très concrets, et il n’en manque pas, ou bien sur la base de symboles culturels supposément annonciateurs de décadence ? Je sais pas pour vous, mais personnellement, j’aurais plutôt tendance à opter pour les indicateurs sociaux concrets. Et les angoisses existentielles sur le symbolisme culturel, ben, au risque de choquer certaines personnes, on s’en fiche un peu. Je dirais même qu’on ne devrait pas apprendre à s’en ficher afin de ne pas nous laisser distraire et de nous concentrer sur des critères vraiment importants. Parce qu’au fond, si on veut une grosse civilisation, plus grosse que celle du voisin, ben on ferait mieux de chercher à améliorer ce genre d’indicateurs, à mon humble avis.