La peur de la décadence et les paniques morales
Bon alors, je voudrais revenir sur la précédente capsule, parce que vu les retours, j’ai l’impression de ne pas avoir été très clair. Et par ailleurs, j’ai été un poil trop sarcastique par moments, ce qui a dû froisser certaines personnes. Oui, je suis dans la repentance sincère, promis.
Donc reprenons. Ce dont je voulais parler, c’est d’un certain type de réactions qui me semble très répandu. J’ai appelé ça « la peur de la décadence » parce que ça me semblait assez bien décrire le bidule, mais peut-être qu’il y a des expressions plus appropriées, à voir.
L’affaire des rayons de jouets
Bref, pour illustrer précisément de quoi je parle, je vais m’appuyer sur une polémique à la con qui est sortie entre-temps. Soyons bien clair : je ne considère pas cette polémique comme importante. Si j’en parle, c’est juste parce que c’est une illustration parmi d’autres de ce fameux type de réaction qui, lui, me semble être un pattern assez préoccupant et donc important à analyser.
Donc cette polémique, c’est l’affaire des rayons de jouets en Californie. En gros, l’état de Californie vient de passer une loi dont l’un des nombreux articles engage les magasins de plus de 500 employés à avoir au moins un rayon de jouets dit « mixte » – ce qui n’empêche pas d’avoir des rayons de jouets pour garçons et pour filles, mais au moins un rayon mixte. Et je précise qu’il ne s’agit pas d’imposer de nouveaux jouets, juste de mettre certains jouets existants dans un même rayon – typiquement les jouets qui existent en version bleu pour les garçons et rose pour les filles.
De façon amusante, le texte de loi précise que l’idée sous-jacente, c’est en gros de souligner l’absurdité du dédoublement genré de certains produits en les mettant côte à côte, et aussi l’absurdité de leur différence de prix, ce qui arrive assez souvent (voir dans la description). Ouais, c’est un peu du marketing anti-pink tax.
Bref, voilà, à présent vous savez tout sur le « California Toys Act ».
Les réactions disproportionnées
Cela peut susciter des réactions diverses, notamment la réaction « lol, osef ». Mais une proportion non négligeable des réactions, ce sont des trucs du genre : « le monde est devenu un asile psychiatrique à ciel ouvert », ou « cet état de dingues va devenir invivable », ou « ils sont en train de pourrir le cerveau des enfants », ou « le monde part en couille », ou « les démocrates sont des fous dangereux », ou « la dictature LGBT a encore frappé », ou « jusqu’où ira l’Occident dans la folie ». Il y a même un chargé de mission du gouvernement qui parle de « totalitarisme du genre » (voir dans la description).
Et donc là, je m’avance peut-être un peu, mais il me semble que ces réactions sont très largement disproportionnées par rapport à ce dont on parle. Ce dont on parle, c’est juste un minuscule réaménagement – un peu comme proposer une option végétarienne à la cantine : on peut toujours choisir le plat qu’on veut, mais comme ça, de temps en temps, certains se diront peut-être « ouais, tiens, je pourrais prendre le plat végétarien aujourd’hui ».
Bref, ça me semble être un minuscule pas dans la bonne direction, même si ça ne va pas résoudre les inégalités hommes-femmes, on est bien d’accord. À la limite, on peut ne pas être d’accord et trouver cette mesure inutile, voire même légèrement contre-productive, pourquoi pas. Mais de là à parler de « monde de fous qui part en couille » ou « d’Occident qui sombre dans la folie », il y a quand même un énorme pas qu’ils ont franchi là.
Le mécanisme de la réactance
Et à la limite, ce serait compréhensible d’avoir ce genre de réactions si on pensait, par exemple, que c’est hyper hyper hyper important d’avoir des rayons de jouets genrés bien séparés, et que si on commence à les mélanger même un peu, les enfants vont être complètement désorientés puis devenir dépressifs, suicidaires, sombrer dans la drogue, etc. Donc si on pense ça, ça semble logique d’avoir une réaction très virulente.
Mais les gens qui ont ce type de réaction, qu’est-ce qu’ils seraient prêts à soutenir explicitement ? Des thèses de ce genre ? Pour la grande majorité d’entre eux, je ne pense pas. Et du coup, cela m’amène plutôt à envisager l’hypothèse que tout cela, c’est surtout une gigantesque knee-jerk réactionnaire – donc une espèce de réaction allergique automatique et pas vraiment réfléchie. Il se passe quelque chose de ce type dans leur tête : « cette mesure en Californie = théorie du genre », et « théorie du genre = des trucs effrayants » du genre forcer tous les enfants à transitionner médicalement. Des trucs à base de « wokisme », ces fameux concepts flous comme « théorie du genre » ou « cancel culture » qui permettent de transformer une simple anecdote en panique morale. On en reparlera sans doute un jour.
Le lien avec l’autodéfense intellectuelle
Et en passant, non, cette chaîne n’a pas changé de thème. Parce que déconstruire ce genre d’artifice sémantique, c’est exactement dans la lignée de toutes les vidéos sur les sophismes ou les biais cognitifs. C’est au moins autant de l’autodéfense intellectuelle, il me semble.
Et je pourrais également faire le lien avec le transhumanisme, parce que c’est exactement le genre de surréaction allergique qui rend très difficile d’aborder le sujet, même dans des versions très soft et gentillettes. En gros, dès qu’on fait une micro-proposition visant à améliorer un statu quo – que ce soit sur des questions de genre, ou de spécisme, ou de biologie humaine –, on se prend direct trois gigatonnes de réactance dans la figure, comme si on avait proposé des mesures extrêmes et terrifiantes. Alors que si on prend le temps de regarder ce qui est proposé – que ce soit des histoires de jouets, de pronoms ou de viande cellulaire, ou de recherche sur le vieillissement –, on peut tout à fait être en désaccord, mais il n’y a pas grand-chose qui justifie des réactions aussi disproportionnées.
Pourquoi c’est un problème
Mais pour en revenir à la peur de la décadence – le sentiment que le monde part en couille face à une histoire de rayons de jouets mixtes, ou face à plein d’autres trucs tout aussi dérisoires –, je trouve que c’est un problème en soi. Parce que si on pense que le monde devient fou, invivable, totalitaire ou que sais-je – si on le ressent vraiment comme ça –, ça justifie de faire des choix extrêmes : comme voter pour certains politiciens pour lesquels on n’aurait jamais envisagé de voter auparavant, ou appeler de ses voeux un putsch militaire, voire y participer. Tout ça parce qu’on s’est monté la tête en ayant une vision extrêmement distordue de la réalité, en percevant des signes de fin de la civilisation dans des bricoles.
Et du coup, de la même manière qu’il est utile de faire attention à ses biais cognitifs, il me semble également très important de faire attention à ne pas tomber dans ce genre de panique morale, voire de la contrôler. Et si c’est un peu votre cas, la prochaine fois qu’un article d’actualité vous inspire une réaction du genre « la civilisation va s’effondrer », il pourrait être intéressant d’essayer d’aller au-delà de cette réaction initiale et de considérer ce qui est vraiment proposé, ni plus ni moins, en pesant le pour et le contre.
Tout ça, c’est en me forçant à faire ça que j’ai changé d’avis sur plusieurs sujets, comme les risques de l’intelligence artificielle ou certains bidules de justice sociale. Parce que le dégoût instinctif est généralement un très mauvais guide, y compris en ce qui concerne notre intérêt personnel.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.