De la dictature à la démocratie - L’exemple de Taïwan
En ce moment, on parle beaucoup de pays démocratiques qui se transforment peu à peu en régimes autoritaires. Et du coup, il me semble intéressant de se poser la question : comment est-ce qu’on fait le chemin inverse ? Comment est-ce qu’on passe d’un régime autoritaire et répressif à un Etat démocratique où il fait plutôt bon vivre ?
Alors, il y a sans doute plein de réponses possibles, mais comme je déteste l’originalité, je vais à nouveau parler de Taïwan, qui depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale est passée d’une dictature assez hardcore à l’un des Etats les plus démocratiques au monde. En 2020, Taïwan était plus précisément le 11e plus démocratique d’après le Democracy Index de 2020 (voir dans la description). Pour comparaison, la France et les Etats-Unis n’occupent que la 24e et la 25e place, et sont classifiés comme des « démocraties partiellement défaillantes ». C’est trop la honte.
Alors bien sûr, quand je dis « démocratique », c’est à prendre au sens large : donc pas juste organiser des élections, mais aussi avoir des institutions solides, une certaine transparence politique et financière, un faible niveau de corruption… Ouais, ce genre de truc, quoi.
Et donc, ce qui est intéressant dans le cas de Taïwan, c’est que cette transition de la dictature à la démocratie s’est faite de façon relativement paisible. Bon, pas entièrement paisible non plus, mais on peut globalement dire que le parti au pouvoir, le Kuomintang, a progressivement lâché les rênes du pouvoir.
Mais pourquoi donc ? Parce qu’ils ont été frappés par un rayon magique de bisounours ? Eh bien, il y a plusieurs facteurs qui peuvent expliquer cela. Mais d’abord, pour bien mesurer le chemin parcouru, voyons à quoi ressemblait la dictature taïwanaise au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En passant, pour une rapide histoire de Taïwan, il y a une récente vidéo de Télé Crayon (lien dans la description).
Le Kuomintang, c’est l’ancien gouvernement chinois en exil, qui s’est réfugié sur l’île de Taïwan suite à sa défaite face au parti communiste de Mao Zedong. Et pendant longtemps, son obsession était de reconquérir la Chine continentale. Du coup, c’était la loi martiale, interdiction de toute opposition politique, contrôle des médias, etc. Il instaure la Terreur blanche, durant laquelle de nombreuses personnes suspectées de communisme sont arrêtées, torturées et exécutées, avec un bilan d’environ 140 000 morts, incluant une bonne partie de l’élite intellectuelle de l’époque.
Il y a tout de même quelques élections locales — une pratique héritée de la colonisation japonaise — mais rien qui puisse menacer la suprématie du Kuomintang. Et donc, comment en est-on arrivé à un Etat démocratique à partir de là ? Alors, il n’y a pas de réponse parfaite, mais j’ai relevé quatre facteurs importants, en m’appuyant notamment sur le chercheur australien Jeffrey Bruce Jacobs (voir dans la description).
Premier facteur : une société de plus en plus riche, éduquée et égalitaire. Bon, il faut préciser qu’avant l’arrivée du Kuomintang, Taïwan était déjà assez développée en matière de santé, éducation, infrastructures, tout ça tout ça. Et après la Seconde Guerre mondiale, Taïwan a connu une très forte croissance économique, mais aussi une grosse réduction des inégalités. En 1953, les 20 % les plus riches possédaient 20 fois plus que les 20 % les plus pauvres. Et en 1981, ils possédaient seulement quatre fois plus. Et la mobilité sociale a beaucoup augmenté. Bref, des conditions parfaites pour l’émergence d’une classe moyenne forte et des revendications démocratiques qui vont avec. En passant, un facteur qui a poussé le Kuomintang à prendre des mesures sociales ambitieuses, c’est la peur de l’instabilité sociale qui avait contribué à leur défaite en Chine continentale. Enfin, on peut ajouter qu’au début des années 70, du sang neuf a été recruté au sein de l’élite dirigeante, notamment des jeunes progressistes ayant étudié à l’étranger.
Deuxième facteur : les mouvements populaires pro-démocratie. Il y a eu de nombreuses manifestations pro-démocratie dans les années 70 et 80, essentiellement pacifiques. L’événement le plus déterminant a été l’incident de Kaohsiung en 1979 (voir dans la description), une manifestation organisée à l’occasion de la Journée des droits de l’homme, où des militants ont demandé la fin de la loi martiale et de la dictature du parti unique. Une manifestation qui fut très sévèrement réprimée par le gouvernement — sans trop de surprise — mais cet événement a été un tournant pour le mouvement pro-démocratie et a galvanisé l’activisme politique. C’est à partir de là que s’est formé le Parti démocrate progressiste, actuellement au pouvoir en 2021 — dont pratiquement toutes les figures majeures ont joué un rôle dans cet événement. Et un réseau de soutien aux organisations pro-démocratie s’est également formé en Europe et aux Etats-Unis.
Troisième facteur : le souci de ne pas finir comme le dictateur d’à côté. En 1986, le président des Philippines Ferdinand Marcos est renversé suite à un mouvement populaire massif et contraint à l’exil. Cette chute soudaine et brutale met les gouvernements voisins en position latérale de transpiration, notamment Taïwan et la Corée du Sud. Six mois plus tard, le Kuomintang autorise pour la première fois un parti concurrent à exister et à se présenter aux élections législatives — le Parti démocrate progressiste mentionné plus haut. Deux semaines plus tard, la fin de la loi martiale est annoncée, et elle est effectivement levée un an plus tard.
Quatrième facteur : la pression des Etats-Unis. Depuis la prise de pouvoir du parti communiste en Chine, les Etats-Unis sont un allié essentiel de Taïwan, avec lequel il vaut mieux ne pas se fâcher. Et les Etats-Unis ont fait pas mal de chantage à la démocratie sur Taïwan, notamment suite à l’incident de Kaohsiung mentionné plus haut, mais encore plus suite à la mort de Henry Liu, un journaliste taïwano-américain très critique du Kuomintang, assassiné sur le sol américain en 1984. Et le FBI a réuni des preuves accablantes impliquant le Kuomintang dans cet assassinat. Un truc que les super-puissances comme les Etats-Unis n’aiment pas du tout, c’est les assassinats politiques sur leur propre sol. Et donc, à partir de là, le soutien militaire à Taïwan a été sévèrement conditionné à des réformes démocratiques.
Comme quoi, les Etats-Unis peuvent contribuer à amener la démocratie dans un autre pays — lorsqu’ils ne les rasent pas tous à coups de bombardements. En passant, cette approche qui consiste à conditionner l’aide internationale à des réformes démocratiques, c’est la recommandation principale des chercheurs Alastair Smith et Bruce Bueno de Mesquita dans leur livre The Dictator’s Handbook (voir la description).
Bref, alors que la Chine a récemment écrasé le mouvement pro-démocratie de Hong Kong, l’exemple de Taïwan montre qu’un pays peut se démocratiser d’une façon relativement pacifique, où tout le monde y trouve à peu près son compte. Et on n’est pas obligé d’attendre d’être dans un régime dictatorial pour s’en inspirer : si on veut améliorer le classement de la France au Democracy Index, ça commence dès aujourd’hui.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.