Le roman national et l’enseignement de l’histoire
Alors, visiblement, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas satisfaits de la manière dont on enseigne l’histoire à l’école. Ils pensent que l’on devrait insister davantage sur les aspects les plus glorieux de l’histoire de France et, inversement, passer moins de temps sur les aspects moins glorieux. L’idée sous-jacente, c’est que si on fait ça, eh bien, ça va stimuler un sentiment d’appartenance nationale, une fierté d’être français, ce qui fera des élèves de meilleurs citoyens lorsqu’ils seront adultes. En gros.
Et inversement, si on ne fait pas ça, et bien les élèves risquent de ne pas être suffisamment fier d’être français, voire même d’en avoir honte, et deviendront donc deux moins bons citoyens. À leur faudrait définir plus précisément ce qu’on entend par bons citoyens, mais globalement, l’intention semble louable. Ça semble mieux si les élèves d’aujourd’hui deviennent des citoyens qui ont envie de participer constructivement à la société. Car oui, on vit vraiment dans une société.
Alors, on pourrait se demander si c’est vraiment le rôle de l’école de stimuler ce sens citoyen, mais supposons qu’on considère que oui, que l’une des missions de l’école, c’est de faire des élèves de futurs bons citoyens. Ben, on peut se demander : qu’est-ce que la manière la plus pertinente d’atteindre cet objectif ? C’est de faire du roman national par les cours d’histoire.
Imaginons qu’on parvienne effectivement à rendre les élèves fiers d’être français. Bon, mais il y a quand même quelques inconvénients. Déjà, si on dit store les cours d’histoire pour donner le beau rôle à la France, bat un, par définition, on enseigne une version distordue de l’histoire, ce qui semblerait très incongru dans n’importe quelle autre matière. Ce serait bizarre d’imaginer des cours de géographie ou d’économie qui essayeraient de brosser une bonne image de la France.
Si le but des cours d’histoire, c’est de comprendre comment nous en sommes arrivés au monde d’aujourd’hui, ben faire du roman national, ça entre en conflit avec cet objectif. Et ce, même si on ne dit rien de factuel m’en faut, le simple fait d’exagérer ou de minimiser l’importance de certains événements, cela nuit à notre compréhension de l’histoire, notamment cette idée que l’histoire serait écrite par quelques grands hommes grâce à leur génie et à leur volonté.
Ensuite, la hrt, ce n’est pas forcément l’émotion la plus adaptée pour renforcer le sens citoyen. Déjà, il y a quelque chose d’un peu passif dans la contemplation de supposé glorieux ancêtres. Bien sûr, on peut chercher à être à la hauteur de ses glorieux ancêtres, mais au fond, qu’on le fasse ou non, la grandeur de ses ancêtres nous est définitivement acquise. Ben oui, quoi qu’on fasse, le passé ne va pas changer. Ce qui est assez pratique et reposant d’une certaine manière, peut-être un peu trop reposant.
Et en général, lorsqu’on est fier d’un truc figé et extérieure à nous-mêmes, on a tendance à assez mal tolérer la critique de ce truc. Et vu qu’aucun pays n’a une histoire angélique, on s’expose ainsi à pas mal de contrariété. Enfin, quand on dit sans ses citoyens, un exemple qui vient rapidement en tête, ce sont des gens très investis dans des activités d’utilité sociale. Est-ce que ces gens sont principalement animés par de la fierté ? S’il fallait nommer une émotion, ce serait bien davantage de l’altruisme que de la fierté, il me semble.
Dans pas mal de situations, la fierté nationaliste a plutôt tendance à exclure certaines personnes des considérations sociales, justement. Alors, nous ne serions peut-être pas d’accord avec ces inconvénients de la fierté nationale, mais que vous soyez d’accord ou pas, on peut se demander si l’une des missions de l’école est d’enseigner le sens citoyen. Et bien, pour pourquoi ne pas le faire directement plutôt que de le faire de façon détournée en essayant de stimuler indirectement une fierté nationale en remodelant le cours d’histoire ?
Alors, il y a fort fort longtemps, lorsque j’étais au collège, lycée, oui, je suis extrêmement vieux à cette époque lointaine, donc il y avait des cours dit d’éducation civique. Je ne sais pas si c’est encore le cas aujourd’hui, qui brillaient par leur inutilité, vu que les programmes scolaires étaient tellement vagues, aucun prof d’histoire-géo de comprenait vraiment ce qu’on était censé faire durant ces séances.
Mais en reprenant cette idée, on pourrait consacrer une petite heure par semaine à développer ce fameux sens citoyen, par exemple en organisant des débats avec les élèves sur qu’est-ce que participer constructivement à la société actuelle. En général, les élèves aiment beaucoup ce genre de débats animés, qui l’empêchent de la passivité de la plupart des courants, et du coup, ça permettrait de laisser tranquille des cours d’histoire pour qu’on puisse y faire bah la même chose que les autres matières, à savoir essayer d’enseigner une représentation du monde à peu près rigoureuse, conforme aux résultats de la recherche dans cette discipline.
Et par ailleurs, ça permettrait d’assumer pleinement cette fameuse mission de l’école d’enseigner un sens citoyen plutôt que de la laisser dans un flou artistique à la Jean-Michel Blanquer. Ça forcera à se poser vraiment la question : qu’est-ce qu’on entend précisément par être un bon citoyen à notre époque ? Quelles attitudes et comportements veux-t-on encourager chez ses futurs adultes ?
N’hésitez pas à le dire en commentaire. On ne sera peut-être pas d’accord sur la réponse exacte, mais je pense qu’il y a certains points sur lesquels il pourrait y avoir un relatif consensus. Ma position ici, c’est soit on considère que l’école n’a pas pour mission d’enseigner un sens citoyen aux élèves, c’est un point de vue possibles. Soit on considère qu’elle a cette mission, et dans ce cas, ben sortons du flou artistique et des incantations de politiciens démagogues, et demandons-nous en quoi consiste précisément ce fameux sens citoyen.
Et si on arrive à une réponse à peu près satisfaisante, ben enseignons-le directement aux élèves au lieu de transformer l’histoire de France en films hollywoodiens.