Où sont passés les gains de productivité
En 1930, l’économiste Keynes disait qu’avec les progrès technologiques à venir et les gains de productivité qui en résulteraient, on allait finir par travailler seulement 15 heures par semaine environ. Et le reste du temps serait consacré à nos loisirs, à nos projets personnels, à notre épanouissement, tout ça tout ça.
Et il a eu à la fois raison et tort. Raison, parce que la productivité a effectivement augmenté de manière spectaculaire depuis 1930, entre l’automatisation des chaînes de production, les progrès de l’agriculture, l’informatisation. Mais il a aussi eu tort, vu qu’on travaille encore environ 40 heures par semaine, voire beaucoup plus pour certains. Et c’est pas près de changer, manifestement.
Et ça craint quand même. Tous ces incroyables gains de productivité, pourquoi au final ? Pour une société où on travaille presque autant qu’il y a 50 ans, où le burn-out est monnaie courante, où beaucoup de gens sont pressés comme des citrons par leur entreprise. Est-ce qu’on ne peut vraiment pas faire mieux que ça ?
La question du choix
Alors, face à cela, beaucoup vont me dire qu’on aurait simplement « choisi » de travailler plus pour pouvoir produire et consommer davantage de trucs. Mais qui est ce « on » ? Et à quel moment a-t-il choisi ? Est-ce qu’il y a eu un référendum à un moment donné ?
En tout cas, le fait est qu’aujourd’hui, si un individu veut travailler 15 heures par semaine pour gagner de quoi vivre correctement, bah la plupart du temps, ce sera pas possible. Il existe bien sûr des postes à temps partiel, mais ils sont souvent mal payés et ils sont l’exception plutôt que la norme. La norme, c’est plutôt d’être soit complètement au travail (donc avoir un travail à temps plein), soit complètement au chômage, avec assez peu d’options entre les deux. Et pour beaucoup de gens, pour gagner juste de quoi vivre correctement, il n’y a pas le choix : il faut travailler 40 heures par semaine, voire beaucoup plus.
Une répartition inégalitaire
Le truc, c’est que les trucs que l’on produit en plus grâce aux gains de productivité, ben ils ne sont pas répartis très équitablement. Dans son livre Le Capital au XXIe siècle, l’économiste Thomas Piketty montre que depuis plusieurs décennies, il y a une aggravation structurelle des inégalités de revenus et de patrimoine. Et dans un tel contexte, nos fabuleux gains de productivité ont toutes les chances d’être utilisés pour construire, par exemple, des super-yachts de milliardaires. Oui, maintenant, avoir un yacht ne suffit plus pour être streetcredible : il faut avoir un super-yacht, pour montrer qu’on en a un plus gros que celui du milliardaire d’en face.
Alors là, une remarque est extrêmement courante :
« Ben oui, mais pour construire et entretenir ce super-yacht, il faut embaucher des gens, donc ça crée des emplois, donc c’est bien. »
Et je trouve ce genre de remarques assez agaçant, parce que ça sous-entend qu’à partir du moment où un truc crée des emplois, c’est la preuve que c’est bien, et on peut donc s’arrêter de réfléchir. Alors qu’on pourrait quand même s’interroger 30 secondes sur la pertinence du truc en question.
Parce que si on prend un peu de recul, qu’est-ce qu’on a ? On a une utilisation de ressources, d’énergie et de force de travail qui est très sous-optimale, pour rester poli. Si la moitié du PIB mondial était consacrée à construire des statues géantes à la gloire de Jeff Bezos, tout simplement parce qu’il a les moyens de se les payer, ben certes, ça créerait des emplois. Sauf que concrètement, on aurait utilisé une énorme force de travail, on aurait usé physiquement et mentalement des millions de gens avec un salaire probablement pas ouf, et tout ça pour quoi ? Pour une satisfaction assez médiocre et passagère d’une petite poignée d’individus qui se lasseront rapidement de ce nouveau produit de luxe et désireront vite le suivant.
Les gains de productivité, c’est bien. Mais encore faut-il les utiliser de façon judicieuse.
Le problème de la coordination internationale
En passant, je ne dis pas qu’il faudrait produire exactement les mêmes trucs qu’à l’époque de Keynes jusqu’à la fin des temps. Mais on pourrait imaginer utiliser une partie des gains de productivité pour produire des trucs d’un jour nouveau, et l’autre partie pour réduire le temps de travail. Ça serait pas mal, non ?
Mais même si un pays entier arrivait à s’organiser pour utiliser sa force de travail de manière plus judicieuse (les États-Unis, mettons), il y a un autre problème : c’est qu’il y a d’autres pays, et que tous ces pays sont coincés dans une espèce de guerre économique permanente.
« Ah oui, réduire le temps de travail, c’est joli tout ça. Mais si nous travaillons moins, nous allons être moins productifs, moins compétitifs, et nous allons nous faire bouffer économiquement par la Chine ! »
J’avoue avoir un peu de mal à processer cet argument. D’un côté, ça semble faire sens. Mais d’un autre côté, j’ai le sentiment diffus qu’il y a une sorte d’arnaque là-dedans, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus.
On pourrait voir cela comme un problème de coordination. Par exemple, à cause de l’évasion fiscale, les différents pays du monde se retrouvent en compétition pour avoir les taux d’imposition les plus bas possibles, un petit jeu dont ils sortent tous perdants au final. Et face à cela, plusieurs pays commencent à envisager sérieusement une coordination fiscale. On pourrait imaginer une coordination similaire en termes de temps de travail hebdomadaire.
L’intelligence artificielle ne résoudra rien toute seule
Alors, aujourd’hui on parle beaucoup des perspectives d’automatisation radicale ouvertes par l’intelligence artificielle. Mais avant de s’émerveiller devant cette perspective, il faut se souvenir qu’on a déjà eu une augmentation radicale de productivité au cours des 100 dernières années. Et quand on voit ce qu’on en a fait, ben c’est pas brillant.
Il ne faudrait pas s’attendre à ce que les choses se passent magiquement de façon différente avec l’intelligence artificielle. Si on veut espérer profiter des futurs gains de productivité promis par la technologie, il faudra déjà qu’on arrive à utiliser correctement ce qu’on a aujourd’hui.
Comme disait Pikachu dans Pokémon Donjon Mystère IV :
« Il n’y aura pas d’utopie technologique sans solution politique. »
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.