L’appel au futur
Vous connaissez tous le sophisme de l’appel à la nature, qui consiste à dire que si un truc est naturel, c’est bien, et inversement, que si ce n’est pas naturel, c’est pas bien. On pourrait aussi citer son cousin, l’appel à la tradition : si un truc s’inscrit dans une tradition ancestrale, alors ce truc est bien.
Mais je vois de plus en plus régulierement une variante de ce sophisme, qu’on pourrait appeler l’appel au futur. Typiquement, chez les fans de blockchain et de cryptomonnaie, on va entendre divers arguments pour promouvoir la blockchain et la cryptomonnaie – plus ou moins pertinents – mais un argument qui revient régulierement, c’est : « Il faut appliquer la technologie de la blockchain à tel ou tel domaine, parce que la blockchain, c’est le futur. » Similairement, dans tout ce qui touche au transhumanisme, on voit régulierement des gens dire qu’il faut investir dans telle ou telle technologie – les interfaces cerveau-machine, par exemple – « parce que c’est le futur. »
Et j’ai envie de dire exactement la même chose que face à l’appel à la nature ou à la tradition : mais on s’en fout ! On s’en fout que ce soit la nature, la tradition ou le futur. La vraie question, c’est : quels sont les avantages et les inconvénients du truc dont on parle ?
Prenons par exemple la viande artificielle (ou agriculture cellulaire), une technologie qu’il me semble très souhaitable de développer. Si j’y suis favorable, ce n’est pas parce que ce serait « le futur de l’alimentation » – non, ça, on s’en fiche completement. Si j’y suis favorable, c’est parce que je pense que cette technologie a un gros potentiel en termes de réduction de la souffrance animale et des émissions de CO2.
Et je précise que je dois facilement être dans le top 5 % des Français les plus favorables à des technologies futuristes en tout genre. Mais ce n’est pas « parce que c’est le futur » : c’est juste parce que je trouve que ces technologies pourraient nous apporter des choses intéressantes.
Un dénominateur commun qu’on retrouve dans ces trois sophismes, c’est l’idée diffuse qu’il y aurait une sorte de grand courant historique ou millénaire – la nature, la tradition, le progres technologique – et que comme ce grand courant existe, il en découle que ce serait bien d’y participer ou de l’accélérer. Mais pour voir l’absurdité de ce raisonnement, on peut remarquer qu’il y a plein de grands courants qu’on ne jugerait pas du tout souhaitable de renforcer. Par exemple : le changement climatique, l’extinction des especes, l’épuisement des ressources. Là aussi, ce sont de grands mouvements sur de longues durées, avec beaucoup d’inertie, qui nous dépassent d’une certaine maniere. Mais personne ne juge souhaitable d’y contribuer activement et consciemment. Ce n’est pas parce que quelque chose est un grand mouvement que cette chose devient automatiquement souhaitable. Les grands mouvements, c’est comme tout le reste : il y en a des bons et des moins bons.
Et pour en revenir à nos histoires de futur, on peut tout à fait s’émerveiller devant les fabuleuses perspectives ouvertes par certaines technologies, qui nous permettront peut-être un jour de transcender la cyber-conscience du cosmos de l’espace-temps, et vice versa. Mais ultimement, ça reste des perspectives que l’on peut juger plus ou moins souhaitables, comme absolument tout le reste.
En tant que personne qui s’émerveille régulierement devant ce genre de perspectives turbo-futuristes, eh bien je vous le dis solennellement : le fait qu’un truc soit « le futur », quoique ça puisse vouloir dire, on s’en bat les implants cérébraux. Ouais, completement.
Voilà.