Les NFT et la consommation ostentatoire
Vous avez peut-être entendu parler des NFT. Si ce n’est pas le cas, je suis obligé d’expliquer brièvement ce que c’est. Imaginez un fichier texte, comme ce qu’il y a sur votre ordinateur, sauf que ce fichier texte est décentralisé. A quoi ça sert qu’il soit décentralisé ? Eh bien, pour faire simple, ça le rend extrêmement difficile à falsifier. Et donc, dans ce fichier texte décentralisé – que nous appellerons à présent la blockchain – on peut écrire des trucs, comme par exemple : « Bob possède le GIF d’un singe », avec un lien vers le GIF en question. Et ça, eh bien, c’est un NFT.
En partant de là, Bob peut par exemple vendre ce NFT à Alice contre une certaine somme d’argent, et une fois la transaction effectuée, il sera à présent écrit dans la blockchain : « Alice possède le GIF d’un singe. » Alors, ça peut ressembler à un obscur délire de nerd, mais il se trouve qu’il y a tout un marché des NFT qui s’est développé, avec parfois des sommes très importantes en jeu, avec un record de 69 millions de dollars pour une œuvre d’art virtuelle.
Plus étrange encore, il y a les CryptoPunks : un ensemble de dix mille images de seulement 24x24 pixels chacune, dont la moins chère est actuellement mise en vente à plus de 200 000 dollars, et au moins 60 d’entre elles se sont vendues à plus d’un million de dollars. Sur leur site, on peut voir qui est l’heureux ou l’heureuse propriétaire de chacune de ces minuscules images à un instant donné.
Effectivement, on pourrait comparer ça au marché de l’art, avec des tableaux qui se vendent aux enchères. Sauf que lorsqu’on achète un tableau de Van Gogh, par exemple, on peut le mettre dans son salon, le contempler sous tous les angles, le toucher, le caresser, le lécher… Bref, on possède la version physique de cette œuvre. En revanche, si on achète un NFT d’œuvre d’art, on possède – avec d’énormes guillemets – une image ou un GIF auquel tout le monde peut déjà accéder librement sur internet.
Oui, par exemple, l’image à 69 millions de dollars ou les minuscules images de punks dont je parlais à l’instant, elles sont librement accessibles sur internet (voir lien dans la description), et vous pouvez les contempler aussi longtemps que vous le souhaitez pour exactement 0 euros. Vous pouvez même faire clic droit, enregistrer sous, ou prendre une capture d’écran. C’est totalement légal et gratuit, faites-vous plaisir. Et ce seront exactement les mêmes pixels qui s’afficheront sur votre écran. Acheter un NFT ne vous donne accès à strictement aucune information supplémentaire sur l’œuvre. La seule différence avec le reste de l’humanité, c’est qu’on aura pu écrire quelque part dans une blockchain qu’on « possède » cette œuvre virtuelle – ce qui, en passant, n’a strictement aucune valeur légale. C’est juste « Jacques a dit : je possède tel truc. »
Et c’est intéressant, parce que lorsqu’on y pense, c’est de la consommation ostentatoire réduite à son essence la plus pure. Un peu comme avoir une Rolex, mais sans même posséder l’objet Rolex. Juste avoir son nom associé à cet objet sur une sorte de tableau virtuel.
Alors bien sûr, tout comme pour le marché de l’art, on peut très bien acheter des œuvres sans souhaiter les posséder, juste pour les revendre plus tard à un meilleur prix. Mais pour ça, il faut au minimum croire qu’il existe quelque part des gens qui souhaiteraient réellement posséder cette œuvre. C’est ce que je vais appeler de la spéculation d’ordre 1. Mais on pourrait imaginer de la spéculation d’ordre 2, à savoir : acheter une œuvre parce qu’on croit qu’il y a des gens qui croient qu’il y a des gens qui souhaitent les posséder, et qui seraient donc prêts à les acheter pour les revendre à ces gens qui souhaitent vraiment les posséder. Ou même de la spéculation d’ordre 3 : acheter une œuvre parce qu’on croit qu’il y a des gens qui croient qu’il y a des gens qui croient qu’il y a des gens qui souhaitent les posséder, et ainsi de suite.
Au final, on pourrait très bien avoir de la spéculation d’ordre 42 sur l’achat et la vente de NFT, uniquement parce qu’on croit qu’il y a des gens qui croient qu’il y a des gens qui croient… qu’il y a des gens qui souhaitent les posséder, quand bien même ces gens n’existeraient pas en fait.
Mais comme le commerce des NFT repose au minimum sur la croyance indirecte que de telles personnes peuvent exister, je vais supposer qu’elles existent, ne serait-ce que pour l’expérience de pensée. Des gens, donc, qui seraient prêts à dépenser une certaine somme d’argent pour la satisfaction d’avoir leur nom associé à une œuvre d’art numérique sur une blockchain. Ou, plus concrètement, pour avoir leur nom écrit à côté d’une petite image à gros pixels sur le site CryptoPunks (même si la transaction se fait sur une blockchain).
Et là, on peut se demander : qu’est-ce qui motive une telle démarche ? Pourquoi, Monsieur Anderson, pourquoi achetez-vous des NFT ? Eh bien, je vais me risquer à faire l’hypothèse que c’est pour en tirer une certaine reconnaissance. Alors peut-être que je me trompe, et peut-être qu’il y a des gens très contents de savoir que leur nom est écrit à côté d’une œuvre quelque part sur une blockchain sans que personne ne le sache à part eux. Mais ça me semble quand même assez improbable.
Non, si on paye pour cela, c’est plus vraisemblablement parce que l’on pense qu’avoir notre nom associé au très prestigieux GIF animé d’un singe fait de nous quelqu’un de spécial – oui, un petit flocon de neige très spécial – et que d’une certaine manière on va nous admirer pour cela, au moins un petit peu. Comme lorsqu’on s’exhibe nonchalamment avec une Rolex ou dans une voiture de sport avec des lunettes de soleil Gucci, mais de façon beaucoup plus abstraite.
Il faut que j’ouvre une petite parenthèse, parce qu’on pourrait se demander : « Mais dis-moi, Vlanx, pourquoi tant d’animosité envers ces acheteurs de NFT ? Laisse donc les gens vivre. » Eh bien, la raison est simple. Aujourd’hui, la grande majorité des NFT repose sur ce que l’on appelle de la preuve de travail (proof of work). Si vous ne savez pas ce que c’est, vous pouvez chercher sur Google, mais vous serez un peu moins heureux une fois que vous saurez ce que c’est, à vous de voir. Pour faire simple, le système décentralisé qui permet à ces NFT d’exister consomme énormément de puissance de calcul informatique et d’électricité. Il s’agit d’un gigantesque réseau d’ordinateurs qui passent leur temps à essayer de résoudre des espèces de puzzles cryptographiques 24 heures sur 24. Et pour le type au fond qui va me dire que « ça consomme moins que le système bancaire » : non, absolument pas. J’ai mis un lien à ce sujet dans la description.
Alors, apparemment, il y a des blockchains qui ne reposent pas sur de la preuve de travail, et ma foi, c’est très bien. Je vous encourage à aller faire vos achats de NFT sur ces blockchains sans preuve de travail. Mais si on parle de blockchains qui reposent sur de la preuve de travail, comme c’est le cas pour la grande majorité des NFT aujourd’hui, eh bien on peut faire la même critique qu’avec les Rolex et les voitures de sport : ce n’est pas de la frime sans conséquence, comme porter un t-shirt avec l’inscription « je suis le meilleur ». Non, c’est de la frime qui consomme beaucoup de ressources. Et dans le cas des NFT, c’est vraiment de la frime qui repose sur rien du tout. On voudrait être admiré parce qu’on a dépensé une certaine somme d’argent pour écrire son nom à côté d’une œuvre dans une blockchain gourmande en ressources. Est-ce qu’une réaction plus logique, ce ne serait pas du mépris, plutôt ?
D’autant plus que si on veut afficher son nom quelque part, il y a une manière infiniment plus pertinente de le faire. Par exemple, c’est de soutenir vos YouTubeurs favoris sur YouTube ou ailleurs, qui afficheront ainsi votre nom à la fin de leur prochaine vidéo. Là, pas de consommation de ressources inutile, et en plus, vous soutenez la création de contenus intéressants sur internet.
Bref, toutes les spéculations autour des NFT reposent directement ou indirectement sur l’idée qu’il pourrait y avoir des gens qui souhaiteraient réellement posséder des NFT. Et pour cette raison, il me semble utile de dissoudre l’idée que l’on puisse obtenir de la reconnaissance en possédant des NFT. Si l’acte de posséder des NFT était très largement méprisé, eh bien il n’y aurait plus vraiment de raison de souhaiter en posséder, ni d’en acheter parce qu’on pense que des gens pensent que des gens pensent que des gens seraient prêts à les racheter, et ainsi de suite. Si la possession d’un NFT n’était pas jugée « cool » ou « stylée » mais plutôt ringarde, voire méprisable, alors il n’y aurait plus vraiment de sens à spéculer financièrement sur les NFT.
Bref, pour toutes ces raisons, n’hésitez pas à signaler publiquement votre mépris de la possession de NFT – ou en tout cas de la possession de NFT sur des blockchains avec de la preuve de travail, ce qui est hélas majoritairement le cas aujourd’hui – ceci afin de nous rapprocher d’une hégémonie culturelle où la consommation ostentatoire aura beaucoup moins d’intérêt qu’aujourd’hui.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.