La rareté artificielle dans le monde numérique
Le monde numérique est en train d’évoluer dans une direction que je trouve assez nulle, et il faut qu’on en parle.
Alors, de base, tout ce qui est numérique peut être copié et partagé à l’infini. De base, donc, il n’y a pas de rareté dans le monde numérique : tout le monde peut accéder à la même information, il n’y a pas un stock d’une information donnée qu’on finirait par épuiser, comme un stock de papier toilette.
Et pendant longtemps, c’était ça que les gens trouvaient cool dans le monde numérique : se libérer des contraintes de rareté du monde réel. Mais aujourd’hui, maintenant que pratiquement tout le monde est sur Internet, on observe une tendance inverse : il y a de nombreuses initiatives pour recréer artificiellement de la rareté.
Il y a les fameux NFT, qui permettent à quelqu’un de dire qu’il est l’unique propriétaire d’une image ou autre. Et plus récemment, il y a toute la hype autour des métavers, où des parcelles de terrains virtuels s’achètent et se vendent pour plusieurs millions de dollars (voir dans la description). Et apparemment, c’est ça, la nouvelle révolution numérique en marche. En tout cas, c’est là-dedans que les investisseurs du numérique investissent des montagnes d’argent en ce moment.
Alors, petite parenthèse avant d’aller plus loin : aujourd’hui, toutes les informations ne sont pas librement accessibles sur Internet. Pour certaines, il faut payer. Par exemple, si on veut acheter un jeu vidéo sur la plateforme Steam. Mais cela dit, il n’y a pas de limite au nombre de fois où un jeu vidéo donné peut se vendre, et plus il s’en vend, plus les créateurs du jeu et la plateforme de vente seront satisfaits, a priori.
Mais là, il ne s’agit pas juste de conditionner l’accès à l’information à un paiement. Il s’agit de rendre rares des choses qui n’ont aucune raison de l’être. Par exemple, dans un univers virtuel, il n’y a pas réellement de limites d’espace : tout le monde pourrait avoir une villa virtuelle géante. Mais la nouvelle tendance, apparemment, c’est de recréer une sorte de marché de l’immobilier aussi contraignant que celui de la réalité, où seuls très peu de gens pourront avoir accès aux meilleurs logements virtuels en dépensant beaucoup d’argent pour cela.
Et j’y vois une sorte de défaut d’imagination. C’est comme si on s’était tellement habitués à la compétition pour des ressources rares qu’on avait besoin de recréer artificiellement cette rareté dans le monde virtuel pour ne pas perdre ses repères. Alors que le monde numérique était censé nous émanciper de ces contraintes de rareté, à la base.
Comme dit le titre d’un récent article de presse à propos du métavers (voir la description) : « Mark Zuckerberg est en train de créer un futur qui ressemble à une pire version du monde que nous avons déjà. » Vous avez peut-être vu passer cette vidéo de courses dans un supermarché virtuel, avec un caddie et tout (voir la description). Alors, ce n’est pas exactement un projet de métavers, mais ça résume bien le manque d’imagination assez effrayant derrière cette soi-disant nouvelle révolution numérique : recréer des contraintes auxquelles nous sommes habitués, au lieu de nous en affranchir. Le transhumanisme saveur Monoprix.
Mais c’est intéressant de chercher à comprendre cet attachement à la rareté, au point de vouloir la recréer artificiellement. Si je possède un truc, quels bénéfices est-ce que je tire du fait que les autres ne le possèdent pas ? Il me semble que c’est là encore une façon de se distinguer, de se sentir important, spécial. Mais ça ne peut fonctionner que si on s’identifie à ses possessions, réelles ou virtuelles. Et je pense ne pas prendre trop de risques en disant que ce n’est pas une très bonne stratégie pour atteindre le bonheur, l’épanouissement, ou des trucs du genre. On ne peut pas combler durablement son vide existentiel en montrant qu’on possède des trucs — comme dans le fameux sketch de David Castello-Lopes (lien dans la description) : « Il y en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes. »
Mais est-ce qu’on peut passer toute sa vie sans se distinguer socialement par ses possessions ? Eh bien, je pense que oui. Parce que si on met ça de côté, il reste deux catégories de choses très plaisantes.
D’une part, les expériences agréables qu’on apprécie pour elles-mêmes. Par exemple, si on regarde un film et qu’on aime beaucoup, on n’a pas envie de le garder exclusivement pour soi-même — au contraire, on a envie de partager cette expérience avec un maximum de gens, quitte à les soûler pour qu’ils aillent voir ce film.
Et d’autre part, il y a des trucs que l’on crée, au sens très large : que ce soit une découverte scientifique majeure, une œuvre d’art numérique, une association citoyenne, ou un simple gâteau au chocolat. Ou encore le plaisir de développer une capacité particulière — physique, artistique, intellectuelle — à son rythme, jour après jour.
Et il me semble qu’une personne qui consacre son temps libre à des expériences chouettes et à des activités créatives épanouissantes n’éprouvera pas le besoin de se distinguer socialement avec de la rareté artificielle.
Bref, je vous en supplie, brûlez vos parcelles de terrain dans le métavers. Et choisissez le monde numérique de la création et du partage, plutôt que celui de la rareté et de la frime.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.