Bon, c’est la vie

On entend très souvent des expressions du genre « Ah ben oui, mais la mort fait partie de la vie », « La souffrance fait partie de la vie », ou encore « Un que voulez-vous, la vie est injuste », « La vie est fondamentalement hiérarchique et inégalitaire », ou même tout simplement « Bon, c’est la vie ».

Et comme le suggère très subtilement le titre de cette capsule, j’ai un petit souci avec l’usage qui est fait de cette expression. En général, on l’emploie en réaction à quelque chose. Par exemple, quelqu’un va parler d’inégalités économiques, de souffrance animale, des morts dus au Covid, bref, d’un problème que nous appellerons x, et va éventuellement proposer des solutions. Et face à ce pointage du doigt de problèmes ou à ces propositions de solution, il n’est pas rare d’avoir des réactions du type : « Oui, bon, écoutez, x fait partie de la vie. »

Ce qu’on peut voir comme une réaction d’agacement qui vient couper court à la discussion. Et pour essayer de comprendre le problème, essayons d’imaginer un petit dialogue socratique. Donc, imaginons que quelqu’un parle, disons, de la souffrance animale dans l’élevage industriel, et que quelqu’un d’autre rétorque : « Mais vous êtes ridicules, la souffrance fait partie de la vie. »

Ce qui arrive extrêmement souvent en pratique. Ben, là, on pourrait répondre en enlevant lentement ses lunettes de psy : « Donc, bon, c’est dans l’ordre des choses ? La souffrance est toujours juste ? Il vous la voilà ? À quoi bon ? Faut arrêter avec vos histoires de réduire la souffrance animale. Là, c’est de l’arrogance, de l’hubris. Vous allez contre l’ordre des choses. On est donc, c’est mal d’aller contre l’ordre des choses. »

En bon, oui, ensuite, ça désorganise tout. Si on désorganise tout, ce look à croquer. Donc, toute mesure qu’on pourrait prendre pour réduire la souffrance animale va nécessairement nous amener vers le chaos. Ben, non, pas forcément, mais serait probablement des conséquences négatives. Sommes d’accord. Quelles conséquences négatives ?

Bon, là, on pourrait continuer la discussion, mais ça sortirait du sujet. Alors, que s’est-il passé ? Ben, en gros, derrière l’expression « il fait partie de la vie », il lit à l’idée qu’il y aurait à un ordre des choses naturelles ou sociales, et qu’il serait soit impossible, soit dangereux de déranger cet ordre des choses. À ekom, changer x impliquerait de changer cet ordre des choses, ben c’est donc déraisonnable d’essayer.

Pourtant, si on met de côté cette notion très abstraite et ambiguë d’ordre des choses, et qu’on se demande directement : s’essayer d’améliorer x serait impossible ou entraînera un effondrement de la société ? Ben, la plupart du temps, la réponse est non. Et on peut donc embrayé sur une discussion beaucoup plus intéressante sur les avantages, les inconvénients d’une solution donnée.

Mais en fait, même si notre interlocuteur pense que cette solution est complètement irréalisable ou bien qu’elles engendreraient à chaos total, ben on peut alors essayer de comprendre pourquoi il pense ça, et donc avancer dans les discussions.

Bref, dira il supporte une double vie. C’est un peu adressé une fin de non-recevoir à son interlocuteur. C’est bien sûr être un procédé rhétorique, mais je pense que la plupart du temps, on le fait plutôt par réflexe, par agacement, sans vraiment se demander si cette expression a un sens pertinents. Mais aussi un peu parce qu’on se sent mal, hein.

Lorsqu’on utilise cette expression sur un plateau télé, les vents qui 10x le parti de la vie vont souvent le faire en levant instinctivement l’index et en prenant un petit air docte et satisfait, ouais, comme s’il avait délivré une lourde punchline philosophique et qu’ils avaient tué le game. 1 Ce qui est d’ailleurs à travers extrêmement français, il me semble, pour avoir écouté un très grand nombre d’émissions francophones et anglophones.

Sauf que, on ne devrait vraiment pas se sentir fin ou malin lorsqu’on utilise cette expression, parce que si on prend deux minutes pour l’analyser, on s’aperçoit qu’elle est en fait extrêmement creuse et fallacieuse. C’est un peu l’équivalent podi de renverser défis clés en plein milieu de partie.

Bref, si tu as tendance à dire « un supporteur de la vie est bien », arrête. Et si on tombe sur quelqu’un qui utilise cette expression, ben on peut essayer de contourner cette espèce de gros rochers balancé au milieu de la conversation en essayant de la recentrer sur les avantages et les inconvénients d’une solution donner, ou à défaut sur pourquoi la mettre en œuvre serait impossible ou catastrophique, ce qui est quand même beaucoup plus intéressant.