La plus stupide des dystopies
Alors, il y aurait bien des choses à critiquer dans le fonctionnement du monde actuel. Mais une question qu’on pourrait se poser, c’est : conceptuellement, est-ce qu’on pourrait faire pire ? Eh bien, oui, on peut faire pire. Et il y a visiblement des gens qui déploient de très grandes ressources de créativité pour cela.
Donc là, je voudrais parler d’un concept assez récent : le play-to-earn — donc jouer à des jeux vidéo pour gagner de l’argent. Et dit comme ça, ça aurait presque l’air sympathique : on s’amuse en jouant à un jeu vidéo et en plus on gagne de l’argent, trop bien ! Sauf que non.
Le jeu emblématique de cette nouvelle tendance, c’est Axie Infinity. En gros, c’est un jeu où on entraîne des espèces de Pokémon, mais en beaucoup plus moche et en beaucoup plus limité. Et pour entraîner ces Pokémon, il faut faire du grinding, du levelling — bref, enchaîner des combats ultra répétitifs pour gagner des niveaux. Ce qui peut être amusant pendant les vingt premières minutes, mais devient rapidement à peu près aussi fun que tenir une caisse de supermarché un jour de Black Friday.
Et donc, si vous vivez dans un pays relativement aisé, vous pouvez utiliser vos précieuses heures de temps libre pour entraîner vos Pokémon. Mais vous pouvez aussi payer quelqu’un pour le faire à votre place. Alors, jusque-là, ce genre de pratique était plutôt découragé dans le monde du jeu vidéo. Mais dans Axie Infinity, cette mécanique est au contraire au coeur du jeu. Et c’est cela qu’on appelle le play-to-earn : passer des heures à entraîner les Pokémon de quelqu’un d’autre en échange d’une certaine somme d’argent. Oui, ceci est une « révolution ».
Et bien entendu, pour rentabiliser au maximum son argent, il faut aller chercher des gens qui sont prêts à entraîner vos Pokémon pour un salaire horaire le plus bas possible. Autrement dit, des gens dans des pays pauvres — principalement aux Philippines dans le cas d’Axie Infinity. Et c’est pas juste une activité pour se faire un peu d’argent de poche : comme il est beaucoup plus intéressant de recruter des entraîneurs de Pokémon à plein temps, pour beaucoup de gens, cela devient leur source de revenus principale, qui leur permet de subvenir à leurs besoins de base — mais pas beaucoup plus que leurs besoins de base, grâce à la magie de la compétition entre joueurs. Ouais, la fameuse « main invisible » du marché.
Mais en fait, c’est encore pire que ça. Parce que pour commencer à jouer, il faut déjà acheter des Pokémon, qui coûtent en général plusieurs centaines de dollars — ce que des joueurs de pays pauvres ne peuvent bien sûr pas se permettre. Du coup, un joueur de pays riche achète un Pokémon, va très généreusement le prêter à un joueur du tiers-monde, et va encaisser 50 % des bénéfices qu’il génère. Oui, il y a ceux qui jouent pour gagner de l’argent, et il y a aussi les rentiers qui ont juste eu la chance d’avoir un capital de départ.
Et ce fabuleux modèle économique a fait apparaître une caste de petits chefs qui mettent la pression à leurs joueurs du tiers-monde pour qu’ils rentabilisent bien l’achat de leurs Pokémon.
Et pour couronner le tout, tout cela se fait avec un enrobage particulièrement mielleux et écoeurant. Par exemple, la monnaie interne du jeu s’appelle SLP, pour Smooth Love Potion, que l’on pourrait traduire par « potion d’amour sensuelle ». Et on a donc des petits chefs avec des avatars Twitter trop choupi-kawaii qui mettent la pression à leurs joueurs pauvres pour qu’ils génèrent un certain quota de potions d’amour sensuelles par jour (voir dans la description), avec un petit emoji de rugissement trop mignon. Ouais, c’est un peu comme bosser dans une usine de jouets et se faire fouetter par un type déguisé en Mickey Mouse entre deux éclats de rire de Père Noël.
Bon, là, vous vous demandez peut-être : mais est-ce qu’il n’y a pas un salaire minimum, une limite du temps de travail, est-ce que c’est bien légal tout ça ? Eh bien, la réponse est : on s’en fout, lol. Parce que tout cela repose sur des… mettez sur pause et essayez de deviner… sur des cryptomonnaies et des NFT. Vous savez, la fameuse décentralisation qui devait supposément rendre le pouvoir au peuple en échappant aux instances centralisées, mais dont la quasi-totalité des applications actuelles tendent à rendre le monde encore pire.
Là, par exemple, on a un système qui est par nature impossible à réguler. Même si on va confronter directement les créateurs du jeu, ils vont juste hausser les épaules et dire : « Ah mais, que voulez-vous qu’on fasse ? Le jeu est sur la blockchain, il ne dépend plus de nous. » En fait, là, on a utilisé la technologie pour enfin réaliser un vieux fantasme libertarien : naturaliser le capitalisme. Beaucoup de gens aiment présenter les lois du marché comme des espèces de lois de la physique en niant leur aspect politique — en gros, à un moment donné, des humains ont décidé qu’on allait fonctionner comme ça, mais on pourrait fonctionner différemment, au moins un petit peu. Mais là, grâce à la blockchain, ça devient vraiment une sorte de loi de la physique sur laquelle aucune régulation ne peut avoir prise.
Bon, là on a parlé du côté dystopique du bidule, mais la cerise sur le gâteau, c’est son côté absurde. Oui, complètement absurde. Parce que les joueurs-esclaves qui passent douze heures par jour à entraîner des crypto-Pokémon moches, eh bien, ultimement, ils ne font que modifier la valeur de quelques variables dans un jeu vidéo — qu’on pourrait techniquement changer en deux clics.
Autrement dit, là, on n’est même pas dans le cas d’une usine de smartphones ou de chaussures de sport qui produit des trucs concrets. On paye des gens une misère pour effectuer une tâche qui est totalement, intégralement inutile. C’est comme si on les payait pour creuser et reboucher des trous à l’infini.
Et même en acceptant la plupart des prémisses très discutables de ce type de jeu, voilà comment il aurait pu fonctionner différemment : les joueurs riches payent pour faire gagner des niveaux à leurs Pokémon, le jeu augmente le niveau de leurs Pokémon automatiquement — juste en modifiant quelques variables informatiques, avec éventuellement un petit délai — et l’argent est reversé à des programmes de charité dans des pays pauvres, ou pour financer l’éducation, ou ce que vous voulez.
Là, on aurait quasiment la même chose : des gens aisés qui payent pour booster les statistiques de leurs Pokémon, des gens pauvres qui touchent de l’argent. La seule différence, c’est que ces gens pauvres n’auraient pas à passer leurs journées à effectuer des combats de Pokémon ultra répétitifs et aliénants pour gagner ladite somme d’argent.
Donc le jeu aurait pu fonctionner comme ça. Oui, il aurait pu. Mais malheureusement, nous sommes dans la branche de la réalité où l’on préfère infliger des tâches répétitives 100 % inutiles à des gens du tiers-monde pour exactement le même résultat final. D’où le titre de cette capsule : « La plus stupide des dystopies », qui ne me semble pas vraiment exagéré.
Alors, je suis peut-être un peu vieux jeu, mais il me semble qu’à la base, la technologie devait servir à automatiser des tâches répétitives afin que les humains puissent se consacrer à des activités plus intéressantes et épanouissantes. Ben là, c’est exactement l’inverse : une technologie qui impose de nouvelles tâches répétitives et abrutissantes à des humains, des tâches totalement arbitraires qui n’ont absolument aucun intérêt et qui ne créent rien de valeur.
Mais au fond, c’est juste un jeu vidéo, c’est pas la fin du monde ? Non. Alors déjà, c’est un jeu qui en inspire une myriade d’autres, alléchés par l’odeur du crypto-pognon (voir dans la description). Mais surtout, les grosses boîtes de jeu vidéo commencent à envisager sérieusement de s’y mettre. On peut citer par exemple la lettre de voeux du Nouvel An du PDG de Square Enix (lire dans la description), qui dit à propos du play-to-earn :
« Je réalise que des gens qui jouent ’pour le fun’, et qu’ils représentent la majorité des joueurs pour le moment, ont émis des réserves face à ces nouvelles tendances. »
C’est un euphémisme pour dire qu’il y a eu un énorme backlash. Ouais, donc, la majorité des joueurs jouent pour le fun, mais ces vieilles habitudes archaïques vont bientôt changer, et nous allons y travailler assidûment avec toutes nos équipes marketing. Ah la la, tous ces ringards qui jouent encore « pour le fun » en 2022 — n’ont-ils donc pas compris que le play-to-earn, c’est le futur ?
Ben, si c’est ça le futur du jeu vidéo — ou pire, le futur du monde du travail — eh bien, je trouve que c’est un futur qui pue la merde. Et vu les éléments présentés dans cette modeste capsule, je trouve que c’est un point de vue assez bien argumenté.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.