Le bullshit de Poutine
Le 24 février 2022, vers 6h du matin, Vladimir Poutine diffuse un discours préenregistré annonçant une « opération militaire spéciale » visant à « démilitariser » et « dénazifier » l’Ukraine. Il explique qu’il ne voulait vraiment pas envahir l’Ukraine, mais que les circonstances ne lui laissent pas d’autre choix. Il fournit plusieurs justifications à cela – des justifications qui me semblent être à un niveau de bullshit extrêmement élevé, comme le suggere le titre de cette capsule.
Mais tout d’abord, pourquoi est-ce que je parle de ça ? Après tout, en France, très peu de gens trouvent que Poutine a eu raison d’envahir l’Ukraine. Même des pro-Poutine de longue date comme Eric Zemmour commencent à s’en distancier prudemment. En revanche, un discours qui est pas mal répandu en France, à droite comme à gauche, c’est ce qu’on pourrait qualifier de « poutino-relativisme » : « Oui, d’accord, c’est pas bien d’envahir l’Ukraine, mais tout de même, on a poussé Monsieur Poutine dans ses retranchements avec cette expansion agressive de l’OTAN. Et quid des néo-nazis en Ukraine, hein, on en parle de ça ? »
C’est d’ailleurs le discours que tenait Russia Today dans ses derniers jours de diffusion en Europe. Ben oui : s’il avait défendu ouvertement l’invasion, ça aurait été vraiment too much, ça ne serait pas passé à l’étranger. Et donc, à défaut de justifier l’invasion, ils se sont rabattus sur ce discours poutino-relativiste. Un peu comme les gens qui disent : « Je n’ai rien contre les vaccins, mais quid des effets secondaires ? Quid des traitements alternatifs comme l’hydroxychloroquine du professeur Didier Raoult ? » Bref, c’est ce poutino-relativisme que je vais essayer de relativiser ici.
Pour faire court, à mon humble avis, les raisons présentées par Poutine sont au même niveau de bullshit que celles présentées par les Etats-Unis pour envahir l’Irak : les armes de destruction massive, apporter la démocratie, et certainement pas le pétrole d’Irak, bien entendu. J’ai mis un lien vers une transcription du discours de Poutine dans la description. Allons-y.
Poutine commence par une longue liste de reproches à la politique étrangere des Etats-Unis, dont principalement la fameuse invasion de l’Irak en 2003. Mais c’est quoi le sous-entendu, là ? Les Etats-Unis ont envahi un pays avec des prétextes bidons, donc je dois faire pareil ?
On arrive ensuite à la principale justification : l’expansion de l’OTAN vers la Russie. Poutine évoque une promesse faite par les Etats-Unis de ne pas étendre l’OTAN vers l’est, promesse qu’ils auraient donc trahie. Alors, qu’en est-il vraiment ? Poutine fait ici référence à une phrase prononcée en 1990 par le secrétaire d’Etat américain James Baker, à l’attention de Mikhaïl Gorbatchev, l’ancien leader de l’URSS. Cette phrase, c’était : « L’OTAN ne bougera pas d’un pouce vers l’est. »
Cette promesse a-t-elle été trahie ? La personne la mieux positionnée pour en juger, c’est Mikhaïl Gorbatchev lui-même. Dans une interview de 2014, un journaliste lui pose précisément cette question (voir la description). Et la réponse de Gorbatchev est tres claire : aucune promesse n’a été trahie, tout simplement parce que la discussion ne portait pas sur l’expansion de l’OTAN, contrairement à ce que pourrait laisser penser cette petite phrase hors contexte. La promesse, c’était de ne pas déployer des forces armées supplémentaires sur le territoire de l’ancienne Allemagne de l’Est apres la réunification de l’Allemagne. Et Gorbatchev estime que cette promesse a été entierement respectée. Concernant l’expansion de l’OTAN, le sujet n’a été abordé que trois ans plus tard. Gorbatchev était personnellement contre, mais il souligne que la Russie n’y a pas fait d’objection à l’époque. Bref, concernant le discours de Poutine, on est déjà sur du gros niveau de manipulation.
Ceci étant dit, on peut bien sûr trouver inélégant de la part de l’OTAN de s’être finalement étendue vers l’est. Mais ça ne justifie en aucun cas d’envahir l’Ukraine. Et d’ailleurs, Poutine ne prétend pas cela non plus. Non, la raison qu’il invoque, c’est que la présence de l’OTAN à ses frontieres serait une « menace existentielle » pour la Russie. Notons en passant que c’est pourtant déjà le cas depuis presque vingt ans, puisque l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie – des pays frontaliers de la Russie – ont rejoint l’OTAN en 2004.
Alors, il y a plusieurs problemes ici. Déjà, dans la maniere dont Poutine parle de l’OTAN, on a l’impression que ce serait une espece d’armée conquérante qui annexe des territoires un par un. D’ailleurs, certains politiciens français ont également parlé d’« annexion » de pays par l’OTAN. Et franchement, ça craint. Parce que pour qu’un pays rejoigne l’OTAN, non seulement l’intégralité des pays déjà membres doivent être d’accord, mais surtout, le pays en question doit en faire la demande et organiser un référendum. C’est la population d’un pays qui décide s’il rejoint l’OTAN ou non. Ce n’est donc pas quelque chose qui pourrait être décidé d’un claquement de doigt par un gouvernement corrompu, par exemple. Bref, les pays qui rejoignent l’OTAN ne sont pas annexés : ils sont demandeurs. Et dans le cas des pays proches de la Russie, ils ont une raison très concrete de vouloir rejoindre l’OTAN : avoir des garanties contre les velléités militaires et impérialistes de la Russie. Des craintes qui, rétroactivement, semblent totalement justifiées. Si les pays baltes n’avaient pas rejoint l’OTAN, par exemple, qui sait quelle serait leur situation politique aujourd’hui ?
Bref, ce n’est pas l’OTAN qui s’étend de façon menaçante en direction de la Russie : ce sont plutôt les pays proches de la Russie qui se réfugient dans l’OTAN, de façon très compréhensible. Mais la derniere expansion vers l’est de l’OTAN date de 2004, avec l’adhésion des pays baltes. Le seul changement depuis 18 ans, c’est l’évolution de la position de l’Ukraine. Sauf qu’elle n’a pas rejoint l’OTAN. Elle n’était même pas sur le point de le faire. En effet, il faut pour cela l’accord de l’intégralité des Etats membres, et il y en a au moins deux qui mettent leur veto à l’entrée de l’Ukraine : l’Allemagne et la France. Et pourquoi est-ce que la France met son veto ? Précisément pour ne pas risquer de fâcher Poutine, comme l’explique l’ancien président François Hollande dans une récente interview (voir dans la description).
Mais apparemment, ce veto de deux membres majeurs de l’OTAN ne suffit pas à Poutine : il voulait également un accord écrit de non-adhésion de l’Ukraine. Ce à quoi il me semble assez légitime de répondre : à un moment donné, c’est un peu comme exiger que son ex-femme s’engage à ne pas fréquenter telle ou telle personne. L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, ce n’était absolument pas quelque chose d’imminent. C’était tout au plus une idée théorique, mais completement au point mort en pratique.
Mais même si l’Ukraine avait rejoint l’OTAN, est-ce que cela aurait posé une menace existentielle à la Russie ? Non. Pour une raison que Poutine évoque lui-même dans son discours : la Russie est la seconde puissance nucléaire au monde, elle possede des armes de pointe. Et donc, je cite Poutine : « Il ne fait aucun doute que tout agresseur potentiel qui attaquerait directement notre pays subirait des conséquences funestes. » Effectivement, il serait completement suicidaire de tenter d’envahir la Russie. Les Etats-Unis le savent, et Poutine sait qu’ils le savent. Et donc, pourquoi fait-il comme s’il y avait un réel risque d’invasion ? Les Etats-Unis n’arrivent même pas à se débarrasser du gouvernement de la minuscule Corée du Nord, qui ne possede que quelques ogives nucléaires à l’efficacité tres incertaine. Ajoutons à cela que la Russie est sans doute le pays le plus difficile à envahir au monde, à cause de son froid et de sa superficie absurdement gigantesque. Il y en a qui ont essayé, ils ont eu des problemes. Demandez à Napoléon.
Bref, quand bien même la Russie aurait une frontiere directe avec l’OTAN – ce qui est en fait déjà le cas depuis 18 ans avec les pays baltes – quand bien même on élargirait cette frontiere à l’Ukraine, la Russie n’aurait toujours aucune raison sérieuse de craindre une invasion. Donc là, la fameuse « menace existentielle » envers la Russie, c’est l’idée théorique que l’Ukraine pourrait un jour rejoindre l’OTAN, même si c’est completement au point mort aujourd’hui et que ça ne poserait de toute façon pas plus de risque d’invasion. Est-ce qu’on serait pas un peu sur du gros bullshit, là ? Un peu comme lorsque les Etats-Unis se disaient menacés par les fameuses « armes de destruction massive » de Saddam Hussein.
Et en parlant de la guerre d’Irak, les Etats-Unis avaient justifié leur invasion avec le concept très spécieux de « guerre préventive » : prendre les devants dans un conflit qu’ils présentent comme inévitable. Et là, Poutine fait la même chose, avec un parallele particulierement éclaté : l’invasion de la Russie par l’Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale. Parce que, puisqu’il veut absolument faire un gros point Godwin pas subtil : qu’est-ce qui ressemble le plus à l’invasion de la Pologne par Hitler, là, en ce moment ? Est-ce que ce sont les actions de l’OTAN et de l’Ukraine, ou plutôt les siennes ? La question est vite répondue.
Et en parlant de nazis, on en revient à la deuxieme justification de Poutine : la présence de groupes néo-nazis en Ukraine. Alors oui, ces groupes existent, c’est indéniable. Il y a un article assez détaillé du site Blast à ce sujet (lien dans la description). Et oui, le gouvernement ukrainien a eu, à un moment donné, une complaisance et un laisser-faire coupable par rapport à ces groupes, notamment au début du conflit dans le Donbass vers 2014-2015. Mais une fois qu’on a dit ça, il faut aussi voir ce que pesent concretement ces groupes. Militairement, on parle d’environ 4 000 hommes dans un pays de 44 millions d’habitants. Et politiquement, les partis associés au néo-nazisme font à peine 2 % des voix et n’ont aucun siege au parlement ukrainien. On est donc à des années-lumiere du tableau dressé par Poutine, à savoir un gouvernement corrompu jusqu’à la moelle par le néo-nazisme qu’il serait urgent de « dénazifier. »
Surtout lorsqu’on sait que des groupes néo-nazis tres similaires existent en Russie, notamment le fameux Groupe Wagner, un groupe proche du pouvoir poutinien qu’on soupçonne fortement d’être mobilisé en ce moment même en Ukraine pour tenter d’assassiner le président Zelensky (voir dans la description). Selon la logique de Poutine, une puissance étrangere serait donc parfaitement légitime à envahir la Russie pour la « dénazifier. » Bref, une justification encore plus éclatée que la précédente. C’est un peu comme bombarder un pays entier parce que quelques groupes terroristes s’y cachent. Et une superpuissance impérialiste ne ferait jamais cela, n’est-ce pas ?
Troisieme justification : l’illégitimité du gouvernement ukrainien. Alors là, c’est vraiment l’hôpital qui se fout de la charité. Selon Poutine, le pouvoir ukrainien actuel serait une « junte » issue d’un coup d’Etat, qui aurait pris le pays en otage et tiendrait des pseudo-élections « ornementales », et il s’agirait donc de « délivrer » le peuple ukrainien pour qu’il retrouve sa liberté de choisir. Ouais, plus c’est gros, plus ça passe.
Le « coup d’Etat » auquel il fait référence, c’est le mouvement Euromaïdan de 2013-2014, qui a conduit à la fuite du président pro-russe Ianoukovitch et à de nouvelles élections – un mouvement qui, en passant, a de tres nombreuses similarités avec celui des Gilets jaunes (voir dans la description). Cela pourrait éventuellement intéresser certains sympathisants des Gilets jaunes qui reprennent le discours du Kremlin lorsqu’ils parlent de l’Ukraine.
On peut comprendre que Poutine soit exaspéré par rapport à ça. Mais il y a quand même eu deux élections présidentielles depuis, et lors de la derniere, le candidat Zelensky – un outsider de la politique – a tres largement battu le président en place Porochenko, qui était justement issu du mouvement Euromaïdan. On peut quand même difficilement parler d’une petite clique qui se maintiendrait frauduleusement au pouvoir. On ne peut malheureusement pas en dire autant pour la Russie et la Biélorussie, avec de tres forts soupçons de fraude lors des dernieres élections dans les deux pays.
Bref, les Ukrainiens ont largement eu l’occasion de choisir leurs dirigeants. Ils n’ont pas besoin d’être « libérés », merci. Et c’est quand même le summum du cynisme, parce que si la « libération » en question a finalement lieu, elle consistera concretement à installer un pantin du Kremlin au pouvoir indéfiniment, comme c’est le cas en Biélorussie.
Enfin, il y a un quatrieme point dans le discours de Poutine, assez discret mais intéressant à relever. Le président conclut en évoquant ceux qui viendraient « détruire nos valeurs traditionnelles » et « imposer de force » des comportements « qui conduisent à la dégradation, à la dégénérescence, car elles sont contraires à la nature. » Bon, là, je suppose qu’il parle d’horribles perversions « contre-nature », comme ne pas persécuter les personnes LGBT. Parce qu’apparemment, la glorieuse civilisation russe est tellement fragile que si on arrêtait de persécuter les LGBT, elle risquerait de s’effondrer. Et le fait qu’il juge pertinent de mentionner ça dans un discours d’invasion de l’Ukraine, ça en dit long sur les insécurités civilisationnelles de certains autocrates. A ceux qui se battent la poitrine à longueur de journée sur une « grandeur civilisationnelle » qui serait menacée de toutes parts par des forces occultes : je sais pas, si tu veux de la grandeur civilisationnelle, commence peut-être par faire de la Russie autre chose qu’un Etat mafieux où la quasi-totalité des richesses est captée par quelques oligarques ultra-corrompus.
Et pour finir, petite cerise sur le gâteau, Poutine dit qu’il n’a pas l’intention d’occuper le territoire ukrainien ni d’imposer quoi que ce soit par la force. Je sens que cette phrase va mal vieillir. Mais bon, apres tout, il n’y a pas de guerre en Ukraine, ni même d’invasion. Et prétendre le contraire est de la propagande occidentale, à présent passible de 15 ans de prison en Russie.
Bref, les raisons invoquées pour justifier cette « opération militaire spéciale » se situent à un niveau de bullshit tres, tres élevé. Mais en supposant que ce soit effectivement du bullshit, quelles seraient les vraies raisons d’envahir l’Ukraine ? On ne peut bien sûr pas lire dans les pensées de Poutine, mais il y a quand même une raison beaucoup plus évidente et beaucoup moins bullshit : l’Ukraine était en train d’échapper durablement à la sphere d’influence de la Russie pour se rapprocher des pays occidentaux. Parce que, sous le regne de Poutine, qui dit « influence russe » dit corruption extrême – corruption qui a justement été le déclencheur du mouvement Euromaïdan.
Aujourd’hui, dans leur tres grande majorité, les Ukrainiens ne veulent plus être un Etat pantin de la Russie, comme l’est la Biélorussie par exemple. Et nous aurions les mêmes sentiments à leur place, parce qu’on peut reprocher énormément de choses à l’Union européenne, mais en comparaison de la Russie de Poutine, ça ressemble à un paradis d’intégrité et de prospérité économique.
Et que l’Ukraine échappe à l’emprise du Kremlin, du point de vue de Poutine, c’est absolument intolérable. Mais même d’un point de vue purement économique, l’Ukraine, c’est une tres grosse partie de la production de blé mondiale, c’est toute une industrie miniere, c’est une autoroute à gazoducs, ce sont les ressources de pétrole et de gaz encore inexploitées de la mer Noire. Bref, Poutine a vu une opportunité de récupérer l’Ukraine avec une guerre éclair, avant qu’une telle invasion devienne impossible – une sorte d’annexion de la Crimée 2.0 – parce qu’au fond, c’est ça le vrai probleme : si l’Ukraine se rapproche progressivement de l’OTAN, le risque, c’est qu’il ne soit plus possible de la soumettre par la force si le Kremlin attend trop longtemps.
Sauf que, à l’instar de l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, ça ne se passe pas comme prévu. La résistance spectaculaire et inattendue de la population ukrainienne, l’armée russe qui sous-performe assez magistralement, le président Zelensky qui refuse de quitter le pays alors que l’ancien président pro-russe s’était enfui face à une version un poil plus énervée des Gilets jaunes… Même s’il parvient finalement à prendre le contrôle de l’Ukraine pour en faire une Biélorussie bis, l’addition risque d’être tellement salée pour la Russie qu’il n’est pas sûr que l’opération soit rentable. Tout comme la guerre d’Irak, qui a été un gouffre financier désastreux pour les Etats-Unis. Un nouveau désastre humanitaire pour rien, décidé par pratiquement un seul homme et ses fantasmes proto-fascistes de reconstitution impériale à grands coups de piques. Vous voulez de la grandeur civilisationnelle ? Eh ben, voilà. Maintenant, vous en avez. J’espere que vous appréciez.
Bref, c’était ma contribution pour essayer de réduire le poutino-relativisme dans le monde francophone. A vous les commentaires.