La dégageabilité du président
A l’école, on nous présente une version très film Disney de la démocratie : le peuple qui choisit son destin via les urnes. Puis le temps passe, et on s’aperçoit que le tableau est beaucoup moins rose : corruption des élus, stratégies de manipulation électorale, partis politiques qui fonctionnent comme des mafias…
Et j’ai l’impression que ce désenchantement conduit beaucoup de gens à jeter le bébé avec l’eau du bain. « Cette pseudo-démocratie n’est qu’une farce, qu’une mascarade qui ne mérite que notre mépris. » Alors certes, mais cette mascarade démocratique a quand même une propriété que je trouve très importante : elle permet de dégager de façon non violente un président qui dérape vraiment trop loin.
Et pour s’en rendre compte, il suffit de regarder les pays qui se sont retrouvés avec un président à vie : Poutine en Russie, Erdogan en Turquie, Loukachenko en Biélorussie. Ces dirigeants ont réussi, par divers stratagèmes, à corrompre les institutions pour devenir impossibles à dégager, quand bien même une large majorité de la population leur préférerait un autre candidat.
Et une fois qu’un président s’est rendu impossible à dégager, c’est là que les gros ennuis commencent, parce qu’il peut alors se permettre de faire d’énormes dégâts qui auraient été politiquement suicidaires dans un système démocratique à peu près fonctionnel.
L’exemple le plus récent est bien sûr la Russie, avec des peines de 15 ans de prison pour les manifestants contre la guerre. Mais on peut aussi citer la récente vague de répression en Biélorussie, et plus généralement tout un florilège de mesures visant à museler la presse et à interdire toute contestation populaire.
Alors là, je sais que beaucoup sont en train de froncer les sourcils en se disant : « Mais c’est déjà le cas avec le gouvernement Macron. » Et on a tout à fait raison de dénoncer plusieurs dérives autoritaires du gouvernement français, en termes de répression des manifestations par exemple. Mais justement, si vous détestez Macron, imaginez un instant ce que Macron pourrait faire s’il n’avait même pas besoin de se soumettre à cette mascarade qu’est l’élection présidentielle. Il pourrait alors aller dix fois plus loin en termes de mesures antisociales et de répression policière, puisqu’il n’y aurait jamais aucun coût électoral à payer.
Et si vous pensez qu’en mettant fin à cette mascarade électorale, vous seriez les premiers à descendre dans la rue et à faire la révolution, ben regardez ce que ça a donné lors des dernières élections en Russie et en Biélorussie, par exemple, où il y a eu d’énormes soupçons de fraude : les manifestations ont été réprimées avec une brutalité qui ferait passer les policiers français pour des travailleurs sociaux.
Bref, une propriété qu’il me semble extrêmement important de préserver, quoi qu’on pense de notre système politique, c’est cette dégageabilité du président.
Alors, dans l’absolu, n’importe quel président pourrait corrompre les institutions, comme l’a fait Poutine, afin de devenir président à vie. Mais il y a quand même certains candidats qui semblent davantage susceptibles de faire cela que d’autres : ceux qui admirent les « grands leaders » et les « hommes forts », qui trouvent que les juges sont des contre-pouvoirs gênants, qui parlent de mettre en prison leurs opposants une fois au pouvoir… Ouais, ce genre de trucs.
Une expérience de pensée qu’on peut faire, c’est : si cette personne est élue et qu’elle perd la prochaine élection, est-ce qu’elle acceptera de partir sans faire d’histoires ? Si on hésite à répondre oui, ça devrait être un énorme warning et le signe qu’il faudrait peut-être éviter de voter pour cette personne — même si on la trouve trop stylée et qu’elle distribue de lourdes punchlines sur les plateaux télé.
Un candidat subversif qui casse la baraque, c’est une chose. Mais un président à vie impossible à dégager, c’en est une autre. Encore une fois, on peut comparer le Poutine du début des années 2000, dont de nombreuses mesures étaient appréciées par la population, et le Poutine de 2022 qui a hacké le système pour se rendre impossible à dégager, et pourra à présent transformer la Russie en une sorte de Corée du Nord soft, s’il le souhaite.
Peu importe à quel point vous détestez les politiciens actuels, dites-vous que si un jour ils devenaient impossibles à dégager, ils seraient très probablement dix fois pires qu’aujourd’hui.
Bref, notre démocratie actuelle n’est pas très reluisante, et on mériterait beaucoup mieux que ça. Mais si on pouvait quand même éviter de ne pas amener au pouvoir quelqu’un qui risquerait de remettre en question l’une de ses propriétés les plus importantes : la dégageabilité du président.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.