L’abstention comme stratégie politique

Un argument que je vois souvent passer, c’est le suivant : si on atteignait un niveau d’abstention très élevée, cela détruirait la légitimité du système actuel et permettrait un changement radical.

Un bon petit disque liner avant d’aller plus loin : ce n’est bien sûr pas le seul argument en faveur de l’abstention, et il y a des gens favorables à l’abstention qui n’évoque pas du tout cet argument-là, mais c’est quand même un argument que je vois revenir très régulièrement. Donc, parlons-en.

Bon, déjà, il faut remarquer que pour qu’un tel changement arrive, il faudra un taux d’abstention vraiment très très élevé.

Aux États-Unis, par exemple, le niveau d’abstention est beaucoup plus élevé qu’en France et avoisine les 50%.

Et la conséquence de cela, c’est absolument rien : le président américain n’est pas considérée comme moins légitime que le président français, enfin, pas pour des raisons de taux d’abstention, en tout cas.

Donc, pour qu’un tel changement commence à être réalistement envisageable, il faudra atteindre un taux d’abstention largement supérieur à 50%.

Mais même en supposant qu’un tel changement ait lieu, ben, rien ne permet de dire qu’il serait positif.

Ça revient grosso modo à renverser la table et et puis on verra bien ce que ça donne.

S’il y avait effectivement une grande crise suite à une perte de légitimité du système, cette crise pourrait déboucher sur la mise en place d’un système beaucoup plus démocratique, mais aussi sur la mise en place d’une bonne vieille dictature des familles, ya, par exemple, comme ça a été le cas après le printemps arabe en Égypte.

Et je ne vois pas ce qui permet de dire que le premier scénario serait davantage probable que nos secondes.

Donc, là, il faudrait convaincre beaucoup plus que la moitié des électeurs de faire le choix électoral de l’abstention pour un résultat pas du tout garanti, voire très risqué.

Mais si on arrive à convaincre plus de la moitié des électeurs de faire ce choix électoral, pourquoi ne pas plutôt les convaincre de faire le choix électorale d’un candidat proposant un changement radical ?

À un candidat qui serait élu dès le premier tour, du coup.

Bon, je sens que le niveau d’énervement est montée d’un cran suite à cette phrase.

À, donc, développé déjà, on pourrait objecter que le système ne laisserai jamais un tel candidat se présente, et c’est par exemple le cas à Hong Kong.

Depuis que la révolution des parapluies a été écrasée, seul des candidats approuvés par le gouvernement chinois peuvent se présenter.

Mais en France, on peut avoir des candidats comme, par exemple, Philippe Poutou.

Qu’on soit d’accord ou non avec son projet politique, il incarne quand même une certaine radicalité.

On pourrait donc tout à fait imaginer un candidat incarnant le changement que souhaitent les partisans de l’abstention.

Alors, où est le problème ?

Et bien, là, je vais faire taper, mais tant pis, allons-y.

J’ai l’impression que les gens qui veulent délégitimer le système par une abstention massive, et que je vais appeler à partir de maintenant les « dés-légitimistes » pour ne pas faire d’amalgame avec d’autres types d’abstentionnistes, donc, j’ai l’impression que les dés-légitimistes n’ont pas une idée très claire du changement qu’il souhaite.

Ils ont un mécontentement profond par rapport au système actuel, mais n’arrive pas à transformer ce mécontentement en propositions politiques concrètes.

En fait, s’abstenir pour tenter de délégitimer le système, c’est un peu comme voter pour un candidat aux caractéristiques très particulières.

Un, déjà, ce candidat partira avec un énorme handicap par rapport à tous les autres.

Pour avoir ne serait-ce qu’un début de chances d’être élu, il faudrait qu’il obtienne une majorité écrasante des voix.

Ensuite, s’il était élu, sa première mesure consisterait à plonger le pays dans une période d’incertitude et d’instabilité de durée indéterminée, pour finalement instaurer un nouveau système qui pourrait être mieux que l’ancien, mais qui pourraient aussi être pire.

Et dans tous les cas, personne ne sait vraiment en quoi consisterait ce nouveau système.

Et ça semblerait quand même étrange d’appeler à voter pour un tel candidat, alors qu’on pourrait appeler à voter pour un candidat avec un projet politique de changement radical.

Mais pour qu’un tel candidat puisse se présenter, il faudrait déjà avoir une vague idée ce que serait ce changement radical.

À la question que j’ai envie de poser aux dés-légitimistes : sait, si l’abstention atteint effectivement un niveau record, quels changements de société qu’espérez-vous rade venir ?

Est-ce que vous en avez une idée à peu près clair, ou même simplement une idée vague ?

Et si vous en avez une idée à peu près clair, pourquoi ne pas soutenir une candidature qui proposerait explicitement ce changement de société ?

Après tout, il n’y a pas besoin d’avoir un projet ultra précis pour se présenter à la présidentielle, comme l’a montré Emmanuel Macron en 2017.

Et si vous pensez que ce projet est voué à l’échec parce qu’un tel candidat n’obtiendrait jamais assez de voix, ben, ça me semble un peu paradoxal.

D’un côté, il serait envisageable d’atteindre un taux d’abstention extrêmement élevés pour provoquer un changement radical non définie, mais d’un autre côté, il serait impossible d’obtenir un pourcentage de voix, pourtant beaucoup plus faible, qui permettrait d’élire un candidat avec un programme de changement radical bien défini.

Là, on me dira que si un tel candidat commencé à grimper dans les sondages, les milliardaires qui possèdent la plupart des médias utiliserait toutes leurs influences pour le freiner.

Mais similairement, si ces milliardaires se sentaient menacés par un risque d’abstention extrêmement élevé, en supposant qu’ils se sentent effectivement menacée par cela, ben, ils utiliseraient là aussi toute leur influence sur la combattre.

En gros, quelles que soient les raisons que vous pouvez avancer pour dire qu’un candidat radical n’a aucune chance, ben, ces raisons s’applique également au scénario très hypothétique une abstention massive qui entraînerait un changement radical.

Sauf que le candidat de l’abstention, entre guillemets, serait beaucoup plus difficile à élire, et on sait même pas ce qu’il fera une fois au pouvoir.

Oui, bien entendu, aucun candidat ne respecte entièrement son programme, un mail à, il ya même pas de programme en matière de saut dans l’inconnu et de loterie, on est quand même un autre niveau, là.

Bref, promouvoir activement l’abstention dans l’espoir que cela amène un changement radical, il me semble surtout que cela cache un mécontentement qui n’arrive pas à se concrétiser en projet politique clair.

Alors, attention, on peut bien sûr faire de la politique en dehors des élections, et c’est une forme de politique tout à fait importante.

Mais à partir du moment où on essaie d’influencer la politique à part notre choix électoral, que ce soit un vote ou une absence de vote, ben, ça me semble quand même beaucoup mieux d’avoir un projet politique à peu près défini si on veut construire quelque chose de positif à partir de là.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.