Pourquoi s’abstenir au second tour est un pari risqué
Le 24 avril, on va avoir un second tour d’élection entre deux candidats, et il se trouve que beaucoup de gens, dont moi, détestent profondément ces deux candidats. La tentation est grande de dire « fuck » à tout ce merdier et de ne pas aller voter. Alors, est-ce une bonne raison de s’abstenir ?
Bon, avant d’aller plus loin, remarquons qu’il y a deux types de gens qui comptent s’abstenir au second tour : ceux qui considèrent que les deux options sont identiquement horribles, et ceux qui considèrent que l’une des deux options est encore plus horrible que l’autre.
Pour ceux qui trouvent les deux options identiques
Parlons déjà des premiers. À cela, j’invite à se poser les questions suivantes pour chaque candidat :
- Quels seront, selon vous, les dégâts que cette personne pourra faire en cinq ans de présidence, mais aussi quels dégâts pourra-t-elle faire au fonctionnement sur le long terme des institutions politiques françaises ?
- Si vous misez tout sur l’espoir que cette personne n’aura pas de majorité parlementaire, quelles raisons avez-vous de croire qu’elle pourrait gagner des élections présidentielles mais pas les élections législatives qui viennent juste après, avec pourtant exactement le même électorat ? Le fameux électrochoc sur lequel vous semblez compter, en avez-vous des exemples historiques concrets ? Et quand bien même il y en aurait, est-ce qu’il n’y a pas largement plus d’exemples historiques d’absence d’électrochoc ?
- Mais surtout, si cette personne perd la prochaine élection, est-ce qu’elle acceptera de partir bien sagement, ou bien est-ce qu’elle risque de tenter un truc un peu fou parce qu’elle aurait préalablement saccagé de nombreuses institutions et garde-fous politiques ?
Bref, si après vous être posé ces questions, vous trouvez toujours les deux scénarios identiquement horribles et risqués – pas un plus que l’autre – eh bien c’est effectivement logique de ne pas aller voter.
Pour ceux qui trouvent un scénario pire que l’autre
Mais il y a aussi des gens qui trouvent que l’un des deux scénarios est plus horrible que l’autre et qui n’iront pas voter non plus. D’après un sondage sur Twitter – oui, je fais des statistiques de travaux de qualité – avec près de 800 répondants (Ipsos en PLS), parmi les gens qui considèrent que Le Pen est pire que Macron, au moins 30 % n’iront pas voter au second tour. Et vu comme c’est serré dans les sondages, c’est très largement suffisant pour faire la différence. Pas juste les gens qui ont répondu à mon sondage Twitter, mais les gens qui sont dans le même état d’esprit.
En passant, ici je ne souhaite pas culpabiliser qui que ce soit. Vous êtes libre de faire ce que vous voulez des idées exprimées dans cette capsule, y compris les imprimer sur une feuille de papier toilette et vous torcher le cul avec.
Mais ouais, donc au premier tour, au moins trois candidats étaient très en dehors de la marge d’erreur des sondages (voir lien dans la description), dans un sens comme dans l’autre. Bref, on est sur un terrain assez incertain là.
Le dégoût de voter Macron
Alors, je comprends le dégoût qu’il peut y avoir à glisser un bulletin Macron dans l’urne. On a l’impression que cela revient à faire un petit massage des pôles sensoriels à Emmanuel Macron en lui chuchotant des mots d’amour à l’oreille, alors qu’on a plutôt envie de l’éclater.
Du coup, faisons une petite expérience de pensée. Imaginons qu’à la place de bulletins « Macron » et « Le Pen », il y ait des bulletins « Fuck Macron » et « Fuck Le Pen », avec un petit emoji doigt d’honneur. En gros, vous avez un doigt d’honneur électoral et vous pouvez l’envoyer au candidat de votre choix. Eh bien là, si on trouve Le Pen encore pire que Macron, ça semble beaucoup plus naturel de lui offrir son petit doigt d’honneur électoral.
Alors bien sûr, nous vivons dans la triste réalité où il n’y a pas le mot « fuck » sur les bulletins de vote. Mais qu’est-ce que ça change en termes de conséquences concrètes ? Nous avons inventé une sorte de fiction collective dans laquelle mettre le nom d’un candidat dans l’urne revient à adouber ce candidat, le valider, lui lécher les pieds ou je ne sais quoi. Une fiction collective qui cause beaucoup de souffrance morale à plein de gens en ce moment, qui ne savent pas s’ils doivent s’abstenir ou non.
Alors que, quitte à créer une fiction collective complètement arbitraire – et j’aurais peut-être dû commencer par là parce que c’est très important – eh bien tant qu’à faire, on aurait pu créer une autre fiction collective beaucoup plus facile à vivre, où le vote du second tour reviendrait juste à faire un gros doigt d’honneur au candidat qu’on déteste le plus. On pourrait sortir du bureau de vote avec un petit sourire de satisfaction.
Et donc la question que je pose, c’est : pourquoi est-ce qu’on ne passe pas de la première fiction collective à la deuxième, vu qu’on a tout à y gagner ? Pourquoi est-ce qu’on ne commence pas à le faire là, tout de suite, maintenant ? Si tu es d’accord, partage cette vidéo pour accélérer le processus.
Le mythe de la légitimité par le score
Alors on pourrait encore objecter qu’il y a quand même une conséquence concrète : si Macron est élu avec seulement 50,001 % des voix ou un taux d’abstention très élevé, cela le délégitimerait et réduirait son pouvoir de nuisance, contrairement au cas où il aurait par exemple 55 % des voix.
Ce à quoi je répondrai : bon, il faut vraiment en finir avec cette croyance selon laquelle cette histoire de légitimité par le score de l’élection aurait le moindre impact dans la réalité. Je vous renvoie à l’excellente vidéo de Wissam (lien dans la description) qui cite des études montrant l’absence de corrélation entre le score aux élections et la légitimité perçue des dirigeants, et qui explique également que les stratégies accélérationnistes, c’est peut-être très excitant à la lecture, mais en pratique ça donne presque toujours l’inverse du résultat espéré. Et je dis « presque » uniquement par précaution oratoire.
Arrêtons de nous faire des films. Si Macron est réélu, quel que soit son score – que ce soit 50,001 % ou 65 % – ça ne changera strictement rien. Dans tous les cas, il fera un joli discours hypocrite où il dira qu’il est conscient que beaucoup de Français n’ont pas voté pour lui par adhésion et qu’il ne les oubliera pas, comme en 2017. Puis une semaine plus tard, ce sera à nouveau « business as usual ».
En bref, s’abstenir en espérant que Macron soit réélu avec le score le plus faible possible ou avec le taux d’abstention le plus élevé possible, c’est prendre le risque de se retrouver avec un résultat qu’on juge pire pour strictement aucun bénéfice concret en contrepartie. Lorsqu’un président a le pouvoir, peu importe son score, il l’utilise. Et la seule chose qui peut éventuellement le limiter dans l’exercice de son pouvoir, c’est le rapport de forces politiques concret – que ce soit au parlement, dans les mouvements sociaux ou autres – mais certainement pas cette croyance selon laquelle son score aux élections le légitimerait un peu plus ou un peu moins.
Non seulement cette croyance n’a aucun fondement sérieux, mais surtout elle nous pousse à faire des paris très risqués. C’est un peu l’équivalent politique d’essayer de soigner son cancer avec du jus d’orange.
En résumé
En bref, si vous m’avez suivi jusque-là, mon conseil c’est : pour ce second tour, faites simplement le choix qui maximisera la probabilité d’avoir un résultat conforme à vos préférences. Quel que soit le résultat de l’élection, je n’irai pas culpabiliser les gens pour leur choix. Mais avant d’aller voter ou non, repensez quand même éventuellement aux arguments de cette capsule. Enfin, si vous voulez.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.