Faut-il céder au chantage électoral ?

Un argument qui revient souvent contre le fait de voter pour un candidat de gauche extrême au second tour des présidentielles, c’est que cela reviendrait à céder à un chantage. En gros, le président en place fait volontairement monter les idées d’extrême droite durant son mandat, ceci afin de se retrouver au second tour face à un candidat d’extrême droite. Il appelle alors à faire barrage pour éviter le pire scénario, en mode : « Vous avez plus trop le choix, désolé, lol ! »

Et comme on a tous en tête l’idée plus ou moins vague qu’il ne faut pas céder au chantage, et bien beaucoup de gens ont envie de ne pas y céder et de ne pas aller voter, voire carrément de voter pour la candidate d’extrême droite.

Alors, est-ce la bonne chose à faire ?

Bon, ici je vais supposer que cet argument du chantage est invoqué par des gens qui trouvent Le Pen pire que Macron. Parce que dans le cas contraire, ben y’a pas besoin d’invoquer cet argument pour s’abstenir ou voter Le Pen, par définition.

Par ailleurs, avant d’aller plus loin, ça vaut quand même le coup de se demander si cette montée des idées d’extrême droite est bel et bien orchestrée consciemment. Et si c’est effectivement le cas, est-ce qu’elle est plutôt orchestrée par le gouvernement en place, ou disons par des multimilliardaires possédant de grands médias pour servir leurs propres intérêts ?

Parce que si on est dans le second cas, posons-nous la question : est-ce que de tels multimilliardaires ont vraiment beaucoup plus à perdre sous Le Pen que sous Macron ? S’ils ont orchestré ce second tour et qu’ils n’ont pas déjà gagné en fait, auquel cas ils se fichent pas mal qu’on vote pour Macron, Le Pen ou aucun des deux.

Et si on considère que Le Pen est pire que Macron, et bien si on renonce à faire pencher la balance vers l’option que nous trouvons la moins pire, hein, c’est uniquement nous qui allons en faire les frais, et certainement pas Bernard Arnault ou Vincent Bolloré.

Bref, pourquoi cette digression ? Et bien parce que si on est dans la situation que je viens de décrire, les responsables de cette situation ont déjà gagné. Et ils ne sont donc pas dans une position de maître chanteur auquel il conviendrait de dire merde. Si on vote, c’est uniquement dans l’intérêt des 99% restants de la population.

Mais ok, supposons que le grand responsable de cette situation soit effectivement le gouvernement Macron, dans une perfide stratégie pour se faire réélire. Bon, là ça a la forme d’un fantasme, ça a l’odeur d’un chantage. Mais est-ce qu’il s’agit bien du type de chantage auquel on pense instinctivement ?

L’exemple typique de chantage, c’est un maître chanteur qui aurait obtenu des informations compromettantes sur vous, qui menace de les révéler publiquement sauf si vous lui payez, disons, une petite rente de 200 euros par mois.

Une solution possible est de payer 200 euros par mois indéfiniment. Mais on peut aussi choisir de crever l’abcès et dire : « Non, mangez, vous êtes mort, je paierai pas 200 euros par mois, allez, vas-y, révèle des informations compromettantes, journée, rien à faire ! »

Là, le maître chanteur va révéler les informations compromettantes, et ça risque de piquer un peu pendant un moment. Mais une fois que la brûlure sera passée, il n’aura plus à payer 200 euros par mois, on pourra à nouveau respirer. Et donc, sur le long terme, on peut considérer que c’était globalement un bon choix d’envoyer chier le maître chanteur.

Mais est-ce que la situation est vraiment comparable ici ?

Bon, là, les 200 euros par mois correspondraient à la réélection indéfinie de président de type Emmanuel Macron. Et la révélation d’informations compromettantes correspondrait à l’élection de Marine Le Pen ou un autre candidat d’extrême droite.

Pour que ce soit analogue, il faudrait que l’élection du candidat d’extrême droite soit effectivement une sorte d’abcès à crever : ça va faire très mal pendant un moment, mais ensuite la douleur disparaîtra et ça ira beaucoup mieux qu’avant.

Là, vu que la plupart des gens qui me sortent de l’argument du chantage ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour, ben ça supposerait par exemple qu’après cinq ans de présidence Le Pen, une majorité de Français se disent : « Oh la la, nous avons fait une grave erreur, et dorénavant nous allons élire des présidents de gauche », ou quelque chose dans ce goût-là.

Ok, maintenant posons-nous un instant et demandons-nous : à quel point un tel scénario est-il crédible ?

Est-ce qu’un scénario bien plus crédible, par exemple, ce ne serait pas celui d’une extrême droite qui se maintiendrait indéfiniment au pouvoir, comme c’est déjà le cas dans plusieurs pays ?

Et même si elle était finalement chassée du pouvoir, ce qui n’est pas du tout garanti, son passage pourrait faire tellement de dégâts qu’il faudra des années, voire des décennies, pour simplement revenir à l’état initial, un peu merdique, d’un président de type Macron.

Et si vous faites partie de ceux qui répètent à qui veut l’entendre que le vrai combat politique, il se fait dans la rue et certainement pas dans cette mascarade que sont des élections, ben je sais pas, regardez comme tous les mouvements sociaux se sont fait brutalement réprimer sous le règne d’Augusto Pinochet au Chili, par exemple, ou plus récemment en Biélorussie.

Si on considère que le vrai combat, c’est le combat politique dans la rue, eh bien il pourrait être pertinent de chercher à éviter que le combat politique de rue deviennent beaucoup plus difficile et risqué qu’il ne l’est déjà aujourd’hui.

Et oui, c’est totalement possible, et ce ne sont pas les exemples qui manquent dans l’histoire ou à l’étranger. Peu importe à quel point on a trouvé la répression policière brutale sous Emmanuel Macron, on peut très facilement faire pire, largement pire.

En bref, tout ça pour dire : cette analogie du chantage et l’évidence intuitive de son revers, est-ce qu’elle ne repose pas sur certaines hypothèses assez discutables ?

Est-ce que l’équivalent d’avoir dit « merde » au maître chanteur ici, ce ne serait pas plutôt de se faire violemment tabasser, devancer soir par une bande de mafieux, puis de se retrouver à devoir payer 500 euros par mois au lieu de 200 euros par mois, par exemple ?

En bon, mais même si on considère qu’il n’est pas dans notre intérêt sur le long terme de dire merde à ce chantage politique, est-ce que ça n’a pas malgré tout un sens de le faire ?

Dans le film Rambo III, que je n’ai pas vu, à laquelle grave déficit de culture cinématographique, dans ce film donc, à un moment donné, Rambo se retrouve capturé et torturé, et on lui demande de révéler où sont les missiles. Voir dans la description ce à quoi il répond.

Bon, je n’ai pas trouvé la suite de la scène, mais je suppose que après avoir dit ça, il se fait encore plus éclaté sa race de façon très prévisible. Et du coup, pourquoi donc a-t-il dit cela ? Et bien pour la satisfaction morale de dire à son tortionnaire d’aller se faire, quitte à payer cela en souffrance physique supplémentaire.

Et donc, similairement, on pourrait considérer qu’il n’est pas dans notre intérêt de dire « merde » à l’extrême droite, mais que cela serait tellement satisfaisant que ça vaudrait malgré tout la peine.

Ça, c’est typiquement le genre de truc qu’on pourrait se dire de façon un peu vague et confuse. Mais si c’est le cas, et bien je prends fermement cette idée par le col, claque, on l’a sur la table et demandons-nous explicitement : est-ce que la satisfaction morale d’avoir dit merde à Emmanuel Macron est suffisante pour justifier ce que l’on va se taper avec 5 ans de règne, voire beaucoup plus que ça ?

Quand est-ce que sa mine déconfite le soir du second tour sera suffisante pour nous aider à supporter ces longues années dont on ne sait pas trop si et quand s’achèveront ?

Bas, après tout, peut-être que oui, mais c’est à vous de voir.

Bon, mais quand même, merde, ça veut dire qu’il n’y a pas d’autre alternative à ce chantage ?

Bah si, mais c’est très long et compliqué. Il faudra un effort collectif pour faire reculer ces fameuses idées d’extrême-droite qui nous impose le RN au second tour. Mais laissez Le Pen accéder au pouvoir, il est peu probable que cela revienne à crever l’abcès de ses idées d’extrême-droite. Au contraire, c’est ouvrir la porte à leur renforcement massif, ou alors infiltration dans toutes les strates de la société.

Et à supposer qu’on arrive à en sortir un jour, ce qui n’est pas du tout garanti, son passage pourrait faire tellement de dégâts qu’il faudra des années, voire des décennies, pour simplement revenir à l’état initial, un peu merdique, d’un président de type Macron.

Et oui, c’est déjà une tâche très difficile, mais c’est le genre d’enfer dans lequel nous sommes aujourd’hui. Et du coup, évitons de rajouter de l’essence sur le brasier.

Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.