Intentions et conséquences dans les débats publics

Alors, je sais pas si vous avez remarqué, mais ya souvent des discussions un peu tendues sur les réseaux sociaux parce que telle ou telle personne à forte audience aurait dit quelque chose de poétique, et il me semble qu’il y ait une sorte d’incompréhension fondamentale qui maintient la plupart de ces discussions dans une impasse.

Bon, là, certains d’entre vous se disent peut-être : « Au nom, ça va encore être une capsule de Hugo Keith moralisateur, bien pensant », mais en fait, non. Ici, je vais juste essayer de décrire ce qui me semble être un schéma récurrent, ta compréhension, sans émettre de jugement moral. À parce qu’apparemment, pour beaucoup de gens, émettre un jugement moral, donc.

Prenons un premier exemple : Jean-Louis, humoriste, et dans son dernier spectacle, il a fait une série de blagues que beaucoup de gens trouvent au fond devant. Jean-Louis va alors se défendre en disant qu’il est désolé si des gens se sont sentis blessés par ses blagues, et que non, il n’est pas homophobe, qu’il a plusieurs amis homosexuels, et les mêmes qu’une fois, il a participé à un gala de charité organisé par une association LGBT. Et c’est également ce que vont dire les fans de Jean-Louis sur les réseaux sociaux pour le défendre.

En gros, ils réagissent comme si ceux qui étaient reprochés avant lui, c’était d’être intrinsèquement homophobes, de ressentir de la haine lorsqu’il voit un couple homosexuel s’embrasser dans la rue, ou des versions plus soft de ça. Mais est-ce que c’est bien ça qui lui est reproché ?

Alors, lorsqu’il y a plein de gens qui réagissent dans le temps, on trouvera forcément deux ou trois personnes qui lui reproche effectivement cela, mais il me semble que dans la grande majorité des cas, ce qui est reproché à Jean-Louis, c’est plutôt, par exemple, de perpétuer des clichés dévalorisant sur les homosexuels, clichés qui entretiennent leur marginalisation, voire qui la renforcent.

Oui, bien sûr, les sociétés sont beaucoup moins homophobes qu’il y a un siècle, mais il y a encore des progrès à faire. Il me semble. Autrement dit, beaucoup de gens réagissent comme si ceux qui étaient reprochés avant lui, c’était ses intentions, c’était d’avoir des intentions homophobes malveillantes, alors que l’objet de la critique, c’est surtout les conséquences de ces blagues, indépendamment de ce qu’ils pensent.

Et vous pouvez bien sûr ne pas être d’accord et être considéré que non, les blagues de Jean-Louis n’entretiennent pas la marginalisation des homosexuels, et je ne serais sans doute pas d’accord, mais c’est un autre débat. Mais si déjà, on était d’accord pour dire que le problème se situe sur ce plan-là, et pas sur les intentions de Jean-Louis, eh bien, on aurait déjà pas mal avancé, il me semble.

Deuxième exemple : Jean-Louis a une chaîne YouTube de plus d’un million d’abonnés qui parle de poterie. Oui, c’est le boss du poterie game francophone. Et un jour, il décide de participer à une émission live avec un certain Ulrich, qui partage sa passion pour la poterie. Problème : Ulrich et ne desire pas pardon, je voulais dire être uniquement préoccupé, comme le suggère son blog intitulé « Aux licences de l’oxi blanc », et les nombreux articles qu’ils publient. Et cela provoque de nombreuses réactions d’indignation.

Là encore, pour se défendre, Jean-Louis va dire qu’il n’est pas du tout néonazis, qu’il est en fait un art comme acronis, tout en étant apolitique, et qu’il a plein d’amis juifs, et qu’il ne partage pas du tout ce genre d’idées, et qu’il faut savoir séparer le petit du nazi. Et c’est également ce que vont dire ses fans pour le défendre.

Mais est-ce que c’est vraiment ça qui lui est reproché ? Mettez sur pause et essayez de deviner. Ben, comme dans l’exemple précédent, ce qui lui est reproché ici, ce n’est pas vraiment d’être un néonazi au fond de son petit cœur, c’est surtout de s’afficher publiquement avec un néo-nazi dans une discussion amicale, lui donnant une image sympathique et inoffensive, à ceux qui participent à la normalisation de son idéologie.

Et là encore, vous pouvez bien sûr ne pas être d’accord avec cela et être considéré que faire un live Twitch Mario Kart avec des néo-nazis ne participe en aucune manière à la dédiabolisation de leurs idées. Oui, pas davantage que les reportages télé sur les chats trop mignons de Marine Le Pen, mais c’est un autre débat.

Ceci étant dit, si au minimum, on recentré le débat sur les conséquences des choix de collaboration de Jean-Louis, et moins sur les intentions de Jean-Louis, ba1, ce serait déjà un grand progrès.

Alors, est-ce à dire pour autant que les intentions n’ont aucune importance ? Non, bien sûr. Là, par exemple, si Jean-Louis avait réellement des intentions homophobes, néo-nazis, ou autre, ce serait des circonstances aggravantes. Mais les intentions de Jean-Louis ne doivent pas être une sorte de chiffon rouge qui nous détourne d’une discussion beaucoup plus importante et intéressante : quelles sont les conséquences des choix et des déclarations de Jean-Louis ? Oui, c’est pas mal d’être un peu conséquentialiste, non.

Alors, si je parle de ça, c’est parce que j’ai moi aussi longtemps eu ce réflexe de prendre la défense de certaines personnes en partant du principe que le cœur du débat, c’était leur intention, et que c’était sûr ça, il fallait les défendre, ce qui donnait lieu à des conversations assez houleuses et laborieuses. Et depuis que j’ai mieux compris cette distinction entre attention et conséquences, ben, c’est beaucoup plus simple et plus clair.

Donc, si vous êtes de bonne foi parce que vous défendez vos influenceurs favori, ba1, avant de vous précipiter sur la question de ses intentions, sont faits un instant à cette distinction entre intentions et conséquences, et demandez-vous si le vrai débat important, il ne porte pas sur tout sur les conséquences.