Le génocide éthiopien et l’inaction de Facebook

En ce moment même a lieu le pire génocide du 21e siècle, et tout le monde s’en fout. Dénuement, famine, viols, bref, tout ce que vous pouvez imaginer (sources dans la description). Il s’agit de l’actuelle guerre civile en Éthiopie, où se déroulent entre autres des massacres de civils indiscriminés, des internements massifs de gens appartenant à certaines ethnies, et un projet d’extermination par la faim de toute une partie du pays.

C’est ce qu’on appelle une « muse news » : une actualité avec des conséquences majeures mais qui ne rencontre pratiquement aucun écho médiatique. Mon but ici va être de démuter un peu cette muse news à ma petite échelle, en présentant l’ampleur de la situation, et dans une seconde partie, de montrer comment les réseaux sociaux contribuent à empirer ce génocide par leur inaction quasi totale.

La situation au Tigré

Alors, c’est une situation extrêmement complexe avec de nombreuses factions et des crimes de guerre commis par chacune de ces factions. Mais la tendance principale ici, c’est le projet génocidaire du gouvernement éthiopien contre la population du Tigré, une région au nord du pays qui compte plus de 5 millions d’habitants. Comme le résume le titre du rapport de Human Rights Watch :

« We Will Erase You from This Land » (Nous vous effacerons de ce pays)

La genèse du conflit est trop longue à expliquer, mais en gros, jusqu’à novembre 2021, il s’agissait d’un conflit armé relativement classique entre les forces du gouvernement et le Front de libération du peuple tigréen. Depuis, le premier ministre éthiopien a déclaré l’état d’urgence et le conflit a pris un tournant beaucoup plus sombre, qui ressemble de plus en plus à de la purification ethnique pour « résoudre définitivement le problème tigréen ».

Des milices quadrillent la région, massacrent des villages entiers après avoir violé les femmes. Dans le reste du pays, des partisans du gouvernement font du porte-à-porte et embarquent toute personne suspectée d’avoir des origines tigréennes pour les amener dans des camps de concentration. Et depuis plusieurs mois, le gouvernement impose un blocus intégral sur la région du Tigré, occupant toutes les routes, ce qui menace de famine des millions de personnes.

D’après les Nations Unies, il s’agit de la pire famine de la décennie. On estime à au moins 400 000 le nombre de personnes concernées par la famine au Tigré, soit davantage que le reste du monde combiné, mais ça pourrait être encore bien davantage. Les récoltes ont été pillées ou brûlées, les stocks de médicaments de base sont quasiment épuisés, et de nombreux centres de santé ont été détruits. 80 % des femmes enceintes souffrent de malnutrition.

Et les témoignages des travailleurs humanitaires sur place sont glaçants :

Dans tous les districts où ils sont déployés, ils ont vu des gens mourir de faim. Les gens ça s’amaigrissent de façon extrêmement visible, et même leur couleur de peau a commencé à changer. Certains ne mangent plus que des feuilles. Le risque de mourir de faim augmente exponentiellement, que ce soit à la campagne ou dans les villes.

Et ça, c’est juste la partie qu’on arrive à documenter. Mais le gouvernement éthiopien interdit aux travailleurs humanitaires tout ce qui pourrait leur permettre de documenter la crise, notamment tout appareil électronique. Une vingtaine d’entre eux ont d’ailleurs été tués, certains en distribuant de la nourriture. Et les travailleurs humanitaires suspectent que la situation est en fait bien pire que ce qu’ils parviennent à rapporter.

Bref, aujourd’hui, la région du Tigré est sans doute ce qui se rapproche le plus de l’enfer sur terre.

La propagande génocidaire sur Facebook

Derrière toute entreprise d’épuration ethnique, il y a de la propagande génocidaire. Et aujourd’hui, cette propagande se déroule en bonne partie sur les réseaux sociaux, et en particulier sur Facebook. Et là, on ne parle pas de quelques trolls avec des comptes anonymes. On parle de figures publiques avec des centaines de milliers d’abonnés qui appellent, dans la plus grande décontraction, au meurtre ou à l’internement de Tigréens, avec parfois des instructions précises pour cela.

Voici par exemple un message posté par un journaliste à plus de 160 000 abonnés :

Message urgent au gouvernement : il n’est pas trop tard, il est nécessaire d’interner toute personne d’origine tigréenne, même si elle n’a aucun lien avec le Front de libération.

Un message aussitôt partagé et amplifié par d’autres comptes Facebook.

Un influenceur identitaire à plus de 120 000 abonnés a quant à lui posté un message trop long et horrible pour être retranscrit ici (voir dans la description), qui exhorte ses compatriotes au soulèvement et au meurtre de Tigréens. Il explique que ce n’est pas seulement une guerre avec des forces armées, mais, je cite, « avec les gens avec qui vous avez grandi, vos voisins, vos amis. Ils sont en fait des traîtres prêts à boire votre sang. Il faut prendre les mesures nécessaires par rapport à ces gens, même si », je cite à nouveau, « même si cela nous fait souffrir moralement. » Il conclut par « dépêchez-vous, dépêchez-vous, dépêchez-vous. »

Et cela donne lieu à des commentaires du genre : « ce ne sont pas des gens, ce sont des animaux », « il est temps de nettoyer les ordures », ou encore « aucune pitié ».

Et le premier ministre lui-même a appelé sur Facebook à, je cite, « détruire les cellules cancéreuses », « les mauvaises herbes », en ciblant clairement l’entièreté de la population tigréenne. Tout cela est bien sûr accompagné de fausses informations et de vidéos manipulées.

Et ce genre de messages a des conséquences bien réelles. Un simple tweet accusant un village de collaborer avec le Front de libération tigréen peut déclencher un massacre à grande échelle.

L’inaction de Facebook

Bon, avant d’aller plus loin, je voudrais souligner que là, on n’est pas dans un débat subtil sur où se trouvent les limites exactes de la liberté d’expression. On est dans des appels explicites à la purification ethnique, qui violent clairement le règlement de toutes les grandes plateformes, même les plus permissives.

Et pourtant, face à cette situation gravissime, Facebook fait à peine le service minimum. Beaucoup de messages clairement génocidaires, bien que massivement signalés, sont toujours sur la plateforme ou ont eu le temps de se diffuser très largement avant que la modération ne réagisse. Par exemple, le message dont j’ai parlé tout à l’heure, qui incite au nettoyage ethnique « même si cela vous fait souffrir moralement », est resté sur Facebook plus de 24 heures et a été largement partagé, bien que massivement signalé. Et les premiers signalements ont été rejetés sous prétexte que ce message ne violait pas le règlement.

Un rapport interne de Facebook confirme l’extrêmement faible niveau de la modération en ce qui concerne l’Éthiopie : un des taux les plus bas au monde de prise en compte des signalements. Le nombre de modérateurs de Facebook qui comprennent la langue amharique est tout simplement dérisoire, comme Facebook le reconnaît lui-même dans des documents fuités.

Et pourtant, Facebook pourrait facilement faire largement mieux. Cette entreprise a la possibilité d’éviter énormément de souffrance humaine en réduisant la diffusion de la propagande génocidaire sur sa plateforme, et cela pour une somme d’argent très modeste par rapport à ses bénéfices annuels colossaux. Ici, on ne parle même pas de combattre une armée de trolls anonymes, mais simplement de retirer leurs mégaphones à une petite caste de gros influenceurs qui jouissent actuellement d’une impunité quasi complète pour leurs messages génocidaires.

À côté de ça, Facebook – ou Meta, peu importe – consacre un budget quasi illimité à son foutu métavers dont personne ne veut. S’ils consacraient ne serait-ce qu’un pourcent de ce budget métavers à la crise éthiopienne, à défaut de résoudre cette crise, ils pourraient largement réduire sa dimension génocidaire et éviter une quantité de souffrances humaines colossale.

Que peut-on faire ?

Alors, que peut-on faire par rapport à cette situation ? C’est extrêmement frustrant, mais pas grand-chose. Quand même quelques trucs.

Déjà, il y a une cagnotte d’aide humanitaire pour les habitants du Tigré, co-organisée par la chercheuse Timnit Gebru, que vous avez peut-être entendu mentionner dans des vidéos de Science Étonnante (lien dans la description). Si vous n’avez pas la tête sous l’eau financièrement et que vous arrivez à mettre une certaine quantité d’argent de côté chaque mois, vous pouvez, si vous le souhaitez, donner un certain pourcentage de cet argent du mois à cette cagnotte.

Et oui, je sais, c’est extrêmement insatisfaisant que des citoyens ordinaires doivent compenser l’inaction des géants du numérique et de la communauté internationale. Mais il n’y a pas vraiment beaucoup d’options ici.

Et l’autre option, justement, c’est de contribuer à votre échelle à augmenter la pression médiatique sur Facebook et sur la communauté internationale. Car après tout, on parle ici d’entités qui n’agissent que lorsqu’il est plus coûteux de ne rien faire que d’agir. Et la seule chose qui a poussé Facebook à agir sur certains problèmes jusqu’à présent, c’est la peur d’endommager sa réputation en ne faisant rien.

Bref, dans un cas comme dans l’autre, s’il y avait un écho médiatique à la hauteur de la gravité de la situation, des mesures beaucoup plus sérieuses seraient prises – ou du moins, il n’y aurait pas une absence de mesures aussi flagrante. Et vous pouvez donc, à votre échelle, voter en faveur d’un tel écho médiatique en partageant cette capsule, par exemple, ou des articles et des vidéos sur cette situation largement ignorée, en en parlant sur les réseaux sociaux ou dans votre entourage.

Et si vous avez de meilleures idées, n’hésitez pas à le dire en commentaire.