La fétichisation du travail
Peu après sa réélection, Emmanuel Macron a nommé Elisabeth Borne Première ministre. Et elle a aussitôt enchaîné de nombreuses déclarations d’amour au travail. Le travail serait, selon elle, la clé de la dignité et ce qui donne un sens à la vie. Et elle a même prié une femme handicapée privée d’allocations de retourner travailler. Sympa.
Et ce n’est pas un cas isolé. En Espagne, une autre ministre incite les jeunes à aller travailler sur une chaîne de production pour le SMIC. Et de nombreux politiciens parlent de « valeur travail », de « goût de l’effort » ou d’autres expressions du genre. Bref, pour une bonne partie de la classe politique, le travail, c’est pas juste effectuer un ensemble de tâches pour que la société puisse fonctionner et évoluer : c’est un truc un petit peu mystique qui donne du sens, de la dignité, de la valeur.
Bon alors là, certains se disent peut-être : « Mais dis-moi, tu t’apprêtes à critiquer la valeur travail dans ta vidéo ? Ne serais-tu pas un peu un gros fainéant hippie fumeur de pétard qui promeut l’assistanat ? » Donc déjà, soyons clairs. Qu’on vive dans une société traditionnelle ou dans une société moderne hautement technologique — ou quelque part entre les deux — il y a un certain nombre de tâches à accomplir pour assurer le bon fonctionnement de cette société. On peut bien sûr imaginer un futur où la plupart de ces tâches seraient automatisées, mais même en étant très optimiste, c’est pas pour tout de suite tout de suite. Il va falloir attendre un peu. Et parmi ces tâches, il y en a un certain nombre qui sont nécessaires mais pas spécialement plaisantes, comme vider les poubelles ou nettoyer les toilettes.
Donc oui, aujourd’hui et dans un futur proche, on ne pourra pas s’affranchir magiquement du travail. Mais une fois qu’on a dit ça, est-ce pour autant une bonne idée de glorifier le travail, comme le font tant de politiciens ?
Alors, c’est sans doute une bonne idée de leur point de vue. Si vous êtes chef de guerre, vous avez intérêt à galvaniser vos soldats avec de grands discours nationalistes pour qu’ils soient heureux de mourir au combat. Et similairement, si vous êtes chef d’entreprise ou ami de chefs d’entreprise, vous avez intérêt à galvaniser vos employés pour qu’ils soient davantage productifs et ainsi maximiser vos profits.
Mais la question ici, c’est plutôt : est-ce que nous, citoyens ordinaires, avons intérêt à cautionner ce genre de discours ?
Parce que c’est quand même un discours très présent, non seulement dans le parti d’Emmanuel Macron, mais également dans tous les partis politiques à droite de Macron — ce qui représente facilement deux tiers de l’électorat actuel. Et on en trouve même régulièrement des traces à gauche de Macron. Donc, au minimum, environ deux tiers de l’électorat cautionne passivement ce discours. Lorsqu’une personnalité politique glorifie la « valeur travail » qui « donne du sens à la vie », cette personnalité politique ne chute pas brutalement dans les sondages — à moins d’avoir formulé cela de manière particulièrement odieuse.
Et je pense qu’on devrait moins cautionner ce discours, parce que c’est un discours nocif par de nombreux aspects.
Déjà, parce que c’est un discours aliénant pour les gens qui ne travaillent pas — mais aussi pour les gens qui travaillent. Les gens qui ne travaillent pas se voient en effet doublement punis : non seulement ils sont dans la précarité économique, mais en plus, ce discours les pousse à ressentir de la honte, à se sentir diminués, incomplets, parce qu’ils n’ont pas ce travail qui donnerait de la dignité et du sens à leur vie. Ce qui peut pousser à la dépression, à l’alcoolisme, à la violence conjugale ou à d’autres comportements destructeurs.
Mais c’est aussi un discours aliénant pour les gens qui travaillent et redoutent de le perdre, car ils se verraient à leur tour diminués et humiliés. Certains deviennent ce que l’on appelle des workaholics, au point de négliger leur santé mentale et physique, ainsi que leur famille et leurs amis, ce qui finit régulièrement en burn-out avant 50 ans.
Mais au-delà de ces problèmes individuels, la fétichisation du travail pose également un problème collectif. En effet, si le travail est source de sens et d’accomplissement, pourquoi ferait-on tant à bâtir une société où l’on travaille moins et où l’on a davantage de temps libre ? Si on promeut le culte de l’effort, pourquoi ferait-on tout à améliorer les conditions de travail et à réduire sa pénibilité — un mot que n’aime pas Emmanuel Macron, apparemment, comme s’il suffisait de ne pas parler de pénibilité pour qu’elle disparaisse ?
La fétichisation du travail nous empêche de faire les choix politiques nécessaires pour aller vers une société plus épanouissante, davantage orientée vers la maximisation du bien-être que vers la maximisation du PIB — ce qui n’exclut pas l’innovation technologique, en passant, bien au contraire. Contrairement à ce que voudraient faire croire certains, ne pas viser une maximisation obsessionnelle du PIB n’implique pas de retourner vivre dans la forêt avec un slip en orties. C’est juste une question de garder en tête le bon objectif, pour ne pas viser à côté de la plaque.
Bref, si le travail est certes nécessaire aujourd’hui, on a vite fait d’oublier qu’il n’est qu’un moyen et pas une fin. Un moyen de faire fonctionner et évoluer la société — comme une répartition des tâches ménagères dans une colocation — et pas une fin en soi qui nous rendrait dignes et emplirait notre vie de sens.
Si c’est du sens que l’on cherche, on devrait plutôt penser en termes de participation positive à la société, selon nos critères personnels, ce qui est loin de coïncider systématiquement avec le travail.
Et vu qu’il y a une élection qui approche, eh bien, pensez-y avant de voter pour un énième apôtre de la religion du travail.
Alors, que pensez-vous de tout ça ? N’hésitez pas à le dire en commentaire.